Portrait de Zoë Paul

Façonner son Odyssée

Il est un monde où les ères ne se différencient pas. L’antique y côtoie la quotidien dans un magma nourrissant. Chaque matin, Zoë Paul marche en direction du Pirée pour se rendre à son atelier. Depuis le bien-nommé quartier Keramikos où elle vit, elle foule une route séculaire pavée de marbre où se lisent encore les traces des chariots d’antan. Imprégnée de culture hellénique, l’artiste actualise avec fluidité et élégance son héritage.

Dans la Grèce actuelle, la réalité de périodes successives semble partout coexister, superposées, unifiées par un alphabet qui traverse le temps. Une même langue y est effectivement partagée depuis des millénaires. Et de toute évidence, le vocabulaire n’est pas que linguistique, mais plastique. De la même manière que le parler connecte les grecs à leurs ancêtres, une pérennité des formes persiste.

Alors à portée de main partout autour d’elle, Zoë Paul commença à modeler l’argile sur les collines de son enfance qu’elle passa sur une île entre le Péloponnèse et la Crète. Cythère fait partie du mythique archipel ionien baignée là par la Mer Égée. Outre la célèbre naissance marine d’Aphrodite qui eut lieu dans ces eaux, ce fragment d’Attique est le théâtre de divers épisodes que narre Homère. Plus tard, l’endroit inspire peintres et poètes qui rêvèrent ses paysages et ses plaisirs. Parmi d’autres, François Couperin lui consacre une pièce de clavecin, Antoine Watteau y plante certains décors, Gérard de Nerval y fait étape lors de son Voyage en Orient et Charles Baudelaire évoque la destination dans un poème des Fleurs du mal. Pour en finir avec le portrait de l’idyllique localité, signalons simplement que Louis-Antoine de Bougainville, premier navigateur français à avoir fait le tour du monde, décida avec son équipage alors qu’ils débarquaient à Tahiti, de la dénommer « la Nouvelle Cythère » en référence au paradis méditerranéen. C’est là-bas que notre artiste a tout appris, au sein d’une famille créative, du moins en ce qui concerne le savoir-faire. Elle partit ensuite étudier à Londres entre 2006 et 2012, revenant diplômée du Royal College of Art. L’artiste confie que l’école britannique lui a surtout appris à naviguer dans le milieu de l’art.

Zoë Paul se distingue par la réalisation de grands rideaux qui confèrent aux espaces d’exposition, une figuration spectrale. Des perles de glaise issues de cuissons primitives au four à sciure, sont enfilées en chapelets verticaux pour dessiner de massives présences. Relevant autant de la mosaïque que du pixel, ces billes affichent des nuances en fonction de leur emplacement lors de l’enfournement. La palette d’ocres est ponctuellement chahutée par des intrus bleus, de porcelaine cette fois. La fabrication de ces milliers de petits éléments donne lieu à des ateliers collectifs, où chacun est invité à prendre part à l’usinage. Une sociabilisation s’effectue au fil de l’activité. Sous le nom de La Perma Perla Kraal Emporium, cette plate-forme humaniste offre l’opportunité de se raconter des choses, qu’elles soient cruciales ou commérage. La notion d’hospitalité reste primordiale. On y sert des infusions dans des théières anthropomorphes. C’est le prétexte à donner la parole qu’elle soit familière, spirituelle ou politique, au sein d’un espace où règne la complicité. Une maison, un temple, une agora.

Publié page 45 du numéro 221 Juillet Août 2018 de la Revue de la Céramique et du Verre

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