Quel est la place des métiers d’art dans les collections publiques ?

De nombreuses réalisations de céramistes et de verriers figurent dans les inventaires des collectivités au gré des impulsions politiques, et de leur interprétation. Depuis des décennies et parfois des siècles, le pays alimente un réseau unique et citoyen de production, d’acquisition et de diffusion. FMAC, FDAC et FRAC correspondent ainsi à l’échelle municipale, départementale ou régionale de ces Fonds d’Art Contemporain. La présence de la céramique et du verre y semble fluctuante. Pour mieux comprendre le soutien apporté à ces domaines, voyons de plus près le fonctionnement de son avatar national, le FNAC.

Témoignage de Juliette Pollet, responsable de la collection Arts plastiques au Centre national des arts plastiques et anciennement responsable de la collection Design et arts décoratifs

Un peu d’Histoire
C’est à partir des collections royales, de la confiscation des biens du clergé et des émigrés que la Révolution constitue les premières collections publiques. Elles sont aujourd’hui gérées et administrées différemment selon leurs tutelles. Leur caractère majeur est qu’elles soient imprescriptibles et inaliénables. L’État français instaure dès 1791 la composition d’un fonds propre aujourd’hui enrichit et valorisé par le Cnap, établissement public du ministère de la Culture. Les initiatives en faveur des métiers d’art semblent se développer. Mais quand le Cnap a-t-il commencé à s’engager davantage sur ce secteur de la création ? Cette histoire croise celle du ministère en général, et des différentes politiques qui l’ont façonné. Dans les faits, il existe depuis 1981 trois commissions d’achats animées par des collèges spécialisés dont l’un s’intitule Arts décoratifs, métiers d’arts et création industrielle. Cette appellation traduit les débats de l’époque, en France, autour du champ du design allant de la tradition artisanale jusqu’à l’épanouissement industriel, bien que les définitions institutionnelles d’une part et corporatistes de l’autre ne convergent pas toujours.

Concrètement
Il n’y a pas de budget dédié spécifiquement aux métiers d’arts. Ce type de production est plutôt achetée dans la commission Arts décoratifs, métiers d’arts et création industrielle, comme l’indique l’intitulé, mais peut également rentrer dans le champ d’action de la commission Arts plastiques. Cette spécificité est donc plutôt à percevoir comme un facteur positif puisqu’elle relève autant d’un secteur que de l’autre. Le Cnap défend par décret le travail des artistes vivants. Les artisans ne sont pas a priori son champ d’action prioritaire, mais leur promotion fait régulièrement partie de ses lettres de mission. La question n’est pas tellement d’équilibrer l’apport entre art et artisanat mais plutôt de savoir, à l’endroit où agit le Cnap, quel genre de soutien il peut dispenser. Et depuis les années 2000, cet élan est orienté vers l’encouragement de collaborations via la commande publique. Existe-t-il d’autres dispositifs ? Un des leviers reste l’acquisition directe d’œuvres et d’objets produits sur notre territoire dans des ateliers de haute technicité, par exemple auprès du CIAV à Meisenthal, du CIRVA à Marseille ou du Vent des Forêts dans la Meuse.

[encart La commande publique
La commande est l’un des trois modes d’acquisitions du Fonds national d’art contemporain, aux côtés de l’achat et de la donation. Au XIXe siècle, une œuvre sur deux rejoignait la collection du pays par ce biais. De l’Après-Guerre jusqu’aux années 1980, nourrie par la politique culturelle d’André Malraux, la commande vit son essor dans l’espace public. Au tournant du siècle, elle embrasse les nouvelles technologies à travers des programmes visionnaires, motivant la création d’œuvres en ligne dès 1999. Ces projets révolutionnent la notion d’espace partagé, en considérant de nouveaux terrains citoyens. Un portail spécifique (http://commande-publique.videomuseum.fr/) dénombre actuellement 7499 entrées relatives à 1117 auteurs. Des initiatives en direction des arts de l’estampe, du textile et du feu ont régulièrement vu le jour, telles que Vitraux pour la Cathédrale Saint-Cyr-et-Sainte-Julitte de Nevers entre 1976 et 2009, Heureux le visionnaire en 1996, Métissages en 1998, Des designers à Vallauris de 1998 à 2002, 30 artistes 30 céramistes en 2001 ou Nouvelles Vagues dès 2010.]

Porosité des catégories, un avantage
En 2017, la commission Arts plastiques a pu acquérir sans remous notables des pièces de Patrick Loughran, qui se définit comme céramiste. Son travail aurait pu être perçu sous d’autres augures comme hors du champ d’action de ce collège. Qu’est ce qui amène de plus en plus d’artistes à créer des pièces fonctionnelles, tout en s’intéressant de près à l’Histoire des objets ? Faut-il distinguer les designers auto-entrepreneurs des artisans d’art ? Ces interrogations accompagnent des réflexions contemporaines. De manière assez intuitive, la valorisation d’un savoir-faire peut dans certains cas être une fin en soi, là où elle doit ailleurs être appliquée à un projet plus vaste. L’intérêt à l’heure actuelle ne consiste plus en l’étude d’une catégorie comme périmètre autonome. Précisément, le brouillage et les espaces de rencontre qui la caractérisent éveillent les esprits. La difficulté à saisir sa place atteste peut-être de l’instabilité, voire de l’artificialité de cette notion. Ainsi le genre ouvert des métiers d’art et la manière dont l’actualité en fait une question centrale de la création, leur offre une représentation croissante au sein des collections publiques.

Publié dans le numéro 220 Mai Juin 2018 de la Revue de la Céramique et du Verre

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