L’inventaire

Ce n’est pas vraiment un répertoire, pas tout à fait une collection, pas seulement un recensement. Cataloguer par l’image, associer avec cohérence, distinguer jusqu’à l’exhaustivité, la présente aventure empiète sur toutes ces énergies pour en viser plus encore. Avec pour principal objectif d’éveiller une mémoire commune, cet effort démocratique pointe des extraits d’un même territoire afin de sensibiliser les citoyens à l’héritage qui les environne. L’inventaire du patrimoine réalisé par la Direction de la Culture et du Patrimoine du Conseil général de l’Isère sera présenté en quatre étapes successives. Dans un même élan, deux artistes ont été invités pour imprimer à cette approche leur propre aspiration. Et Muriel Rodolosse et Josué Rauscher découvrirent un terreau qui leur était jusqu’alors étranger. Sessions d’acclimatation et recherches complémentaires ont nourri des pistes que leur travail d’atelier développa durant cinq mois. Josué Rauscher ménage un étalage manifeste par lequel les éléments d’un même corpus sont exhibés au regard pour être minutieusement scrutés. Muriel Rodolosse protège de la vue et de toute autre réverbération, la majeure partie d’un hypothétique trésor, privilégiant à l’ostentation de son contenu, l’affichage cru de son conditionnement. Exposition et conservation sont les deux principaux temps d’un objet de collection qui circule ainsi entre lumière et obscurité, risque et sécurité, rayonnement et confinement.

09.06.2011 – Bordeaux. Arrivé tôt avec le premier Tgv, je longe la Garonne haute et brune depuis la gare jusqu’au Frac Aquitaine, reliant ainsi deux complexes dévolus aux flux et aux transmissions, deux contextes pétris de connotations industrielles. Dans un hangar en bordure de bassin portuaire, j’accoste la production de Muriel Rodolosse à qui l’institution consacre une ambitieuse monographie. Ses fameuses peintures sous Plexiglas ne sont pas seules, accompagnées par un dispositif de volumes blancs qui parsèment le parterre pour motiver et contraindre la circulation entre les formats. Les œuvres les plus récentes affichent des motifs en écho avec l’environnement extérieur, traversé pour atteindre la manifestation. Bien qu’un mur sépare le référent de son interprétation, l’évidence d’une réflexion s’impose, en ce dialogue, comme dans la littéralité d’une lumière qui trace des zones blanches sur l’épiderme synthétique des tableaux. La configuration du fonds régional se singularise par la transparence de son stockage, visible depuis l’espace d’exposition. De la sorte, une multitude de caisses conditionnent l’appréciation de la programmation intra-muros de l’endroit. L’artiste exploita cette abondante réserve en s’appropriant la figure de la boîte dont elle aura malmené la stabilité officielle, orchestrant là un paysage relevant davantage de la banquise aux icebergs dérivant, que de l’archive immuable. Dans le grand tableau que Muriel Rodolosse réalisa pour L’inventaire, les emballages se multiplient sous l’autorité d’une sculpture d’apparence antique. L’étendue de contenants laisse imaginer l’attirail qu’ils dissimulent, un potentiel fantasmé dont l’existence reste cependant à vérifier. Mobilier de fortune, les boîtes aux intérieurs mystérieux arborent des surfaces dont la rythmique grise compose une partition loquace. Cette musicalité sera également tangible dans la proposition verticale organisée autour d’un axe, présentée dans les lieux où l’immense peinture ne rentrera pas. En sa place, une dizaine de formats plus modestes invitent à la giration du corps et du regard, procession guidée par des fragments éclatés, là où le rectangle de la première œuvre impose une frontalité toute aussi cérémonielle. Dans les deux cas, l’artiste éveille les possibles qualités d’un document. Revenons à cette figure académique qui domine la composition. Désolidarisés de leur monolithique soubassement originel, le cavalier et sa monture hybride défient la gravité, bousculée par ailleurs par les perspectives fantaisistes. L’équilibre est précaire mais dynamique. Un vertige contredit toute constance. Sur l’un des plateaux proposés par le sommet des cartons, se dresse un petit simulacre du lavoir de Virieu, dont la charpente est posée sur des pierres de maintien, analogie sculpturale affirmant là encore la redondance du piédestal. Le blanc du fond qui accueille l’ensemble des sujets se propose en tant qu’écran permettant à chacun de projeter les circonstances de cette disposition. Bien que le plan principal soit aussi encombré qu’une réserve chahutée, l’arrière dispense une ouverture, respiration bienveillante. Les ombrages déclinent une gamme ample de gris et de terres, excluant l’usage du noir de mars. Sur le pôle coloré de l’œuvre, se côtoient des teintes subtiles. Leur énumération est une poésie à part entière : brun noisette, bleu un peu azurin, marron terre d’ombre brûlée, noir d’ivoire, bleu roi clair, jaune verdâtre d’Oural, gris acier, souris, taupe, gris de payne, blanc de titane, anthracite, grège, pervenche et bistre. Une couleur surgit dans le panthéon chromatique de notre peintre. Le Caput Mortem est une ombre terre brûlée à tendance cramoisie, un peu rougeâtre, d’où son nom qui signifie littéralement tête de mort. Egalement appelé Mortuum ou sang de bœuf, il servit pour signaler les robes des mécènes, et des cardinaux aussi. On surnomme aussi cette coloration brun momie ou brun égyptien, car à l’époque où elle a été créée, elle était obtenue à partir de momies, pigment tragique issu du broyage de corps ensevelis. Plus tard, alors que les embaumés devenaient plus rares et les artistes plus nombreux, on la confectionna avec de l’oxyde de fer hématite et du carbonate de calcium. Qu’une couleur ait pu par sa fabrication inclure le matériau-même de ses ancêtres, impose un aspect inédit dans l’exercice de la représentation mémorielle.

03.03.2011– Rouen. Au cœur d’un parcours embrassant l’actualité artistique de la ville grâce à la complicité motorisée d’un Rouennais, j’atteints un plateau surplombant l’agglomération. C’est dans le quartier de la Grand-Mare réputé pour son label de zone urbaine sensible qu’existe Plot HR, espace de résidence et d’exposition investi par Josué Rauscher à quelques mois de sa participation au respectable Salon de Montrouge. Autour du lieu d’art, logements sociaux et équipements de commerce et de loisirs encadrent la vie privée et publique d’une population isolée du centre-ville et de la Seine impressionniste. Malgré le contexte rude de sa vitrine marquant le coin d’un centre commercial, l’artiste pose une installation photogénique composée de socles et modèles géométriques agencés par deux fois, côte à côte, semblables. Les volumes se répètent. La duplication elle-même est doublée. Ces motifs proviennent des caves de l’École des beaux-arts du coin, d’où ils furent extirpés, délocalisant en cette situation défavorisée les symboles de l’académisme. Deux autres travaux avoisinent cette proposition principale. Une première projection décline les possibles imbrications des modules, désaffectés de leur fonction initiale pour devenir les briques d’un jeu de construction. L’autre diaporama compile avec une certaine délectation, des images de statues se faisant déboulonner de leur massive base pourtant arrimée pour durer. L’iconographie émouvante de ces bouleversements accompagne toujours les mouvements révolutionnaires qui renversent le pouvoir installé. Entendons bien que dans l’atmosphère tendue des Hauts de Rouen, il n’est pas anodin de célébrer le socle libéré du sujet qui l’écrase traditionnellement. Rappelons également qu’à cette époque, notre sauvage professeur était en phase de passer lui-même son Diplôme national supérieur d’expression plastique, pour finalement se soumettre à des formalités administratives nivelant les valeurs. Je me souviens qu’au fond de l’exposition, un cagibi mal dissimulé laissait entrevoir un désordre dont l’arrangement n’était pas exempt d’intérêt plastique, débarras où s’accumulaient objets quelconques, martyrs d’autres résidents et cadavres divers. Les objets parfois nous surprennent. Il faut savoir qu’en lisière de ce secteur se trouve le Cimetière monumental de la circonscription où repose à jamais Marcel Duchamp. Alors qu’une opération de valorisation évoque spontanément la mise en avant de spécimens remarquables, Josué Rauscher prend le contrepied de cette directive en portant son attention sur un petit patrimoine qu’il ira dénicher dans les brocantes et vide-greniers. C’est donc précisément parmi les amoncellements de biens abandonnés de tout attachement, qu’il trouvera les idéaux de son entreprise. Sculpteur familier des assemblages, il tire parti de ce contexte pour s’initier au moulage. Cette technique est courante dans les services de conservation institutionnels, où il s’agit de reproduire une figurine pour en optimiser la survivance. La copie permet alors la préservation de l’original, contrairement à l’idée d’une contrefaçon qui lui nuirait. Terres simples, moules en élastomère de silicone et contre-moules en plâtre contribuèrent à la prolifération d’imitations parfois teintées de ce séduisant bleu d’alcool polyvinylique que l’artiste utilise en tant qu’agent de démoulage, lorsqu’il n’use pas de vaseline, graisse, cirage ou savon noir. Pigments et colorants peuvent s’adjoindre à la mixture qui deviendra la matière d’un foisonnement colonisant L’inventaire. Il est légitime face à ce déploiement de s’interroger sur les qualités de la duplication, méthode qui peut aussi bien noyer le caractère d’une authenticité que multiplier sa puissance selon un stratagème miraculeux. Car une équivalence inversement proportionnelle oppose habituellement le nombre et la valeur. Dans le rapport entre quantité et qualité, persiste une menace à la cible fluctuante. Nous frôlons ici la problématique du vulgaire, cet adjectif aux connotations péjoratives qui naît cependant d’une ambition respectable de diffusion.

La mission iséroise caractérise naturellement le pittoresque pour mieux le révéler auprès de sa communauté. Muriel Rodolosse et Josué Rauscher quant à eux, avec une stratégie relevant de la physique des couleurs ou de la chimie des matériaux, tiennent les particularismes locaux à distance, en réussissant à intégrer leur unité sans pourtant tous les figurer. Cette souplesse des focales autorise aussi bien la fascination pour tel détail précis, qu’un retrait salvateur qui relativise la place qu’occupe ce fragment vis-à-vis de la culture universelle. Nous avons bien ici affaire à l’inverse de l’illustration. Un trouble en naîtra nécessairement. Œuvrant avec le défilement des saisons depuis la résidence d’artistes Moly-Sabata en lisière du département, l’automne, l’hiver et le printemps ont été les témoins des récoltes, maturation et éclosion de pièces conçues spécialement pour ce territoire. L’ensemble des acteurs de ce projet nous convie à un été de plus d’un an, durant lequel rayonnera la jouissance lumineuse de ces beaux fruits. Et grâce à cette clairvoyance, nous ne nous contentons pas de féliciter le passé, mais lui proposons une inscription continue vers sa suite. En cela, l’Histoire se dote d’une perspective bien vive, pour qu’aujourd’hui aussi laisse sa trace, anticipant la célébration des archives de demain.


Ce texte a été composé pour Josué Rauscher et Muriel Rodolosse à l’occasion de leur exposition itinérante produite par Moly-Sabata en 2013. Il a été publié dans le catalogue éponyme.

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Chronique – Carte blanche à Curiosité

Une exposition avec des contributions de Neil Beloufa, Jean-Baptiste Bernadet, Matthias Bitzer, Julien Carreyn, Davide Cascio, Steven Claydon, Shila Khatami, Josué Rauscher, Muriel Rodolosse, Sarah Tritz, Nicoll Ullrich et France Valliccioni
du 28 avril au 26 mai 2012
à la villa Noailles à Hyères
dans le cadre du Festival international de mode et de photographie

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