Cet élixir

Une exposition avec des œuvres de Jean-Marie Appriou, Hélène Bertin, Jagna Ciuchta, Johan Creten, Anne Dangar, Étienne Mauroy, Pakui Hardware, Paloma Proudfoot, Henri Ughetto et Phoebe Unwin
du 21 septembre au 3 novembre 2019
en résonance de la Biennale de Lyon 2019
à Moly-Sabata à Sablons

Il était une fois une plante magique, aux racines noires comme la nuit et aux fleurs blanches comme le lait. Dans l’Odyssée, Hermès l’offre à Ulysse pour contrer les sortilèges de Circée. L’antidote ramène à l’humanité. Quelques siècles plus tard au sud de Lyon, où le Rhône trace un virage, la population agacée par le raffut d’incessants sabbats dît tant de prières que leur saint patron descendît du ciel, et sous la figure d’un jeune pèlerin, sema un végétal éloignant les inopportuns. Le remède assure la quiétude. Au fil du temps, persistent les pouvoirs bénéfiques de cette panacée que toutes les sources s’accordent à appeler Moly. De récentes études pharmacologiques identifient ce genre d’ail célébré par la mythologie antique puis par les croyances locales, comme étant le perce-neige, Galanthus nivalis, qui annonce le printemps dans le parc de la résidence. Au carrefour des sciences et des superstitions, sa concoction nécessite tout un attirail, de cette vaissellerie spécifique dont les usages relèvent autant de la technique que du symbole, comme pour tout rituel. Car sans objet, pas de culte. Il s’agit de contenir le sacré. Loin de chasser les sorcières, au contraire, la nouvelle exposition à Moly-Sabata réveille les légendes du nectar avec lequel résonne son nom. CET ÉLIXIR invite à l’enchantement, par des œuvres qui en activent la cérémonie. Flore fantaisiste, humeurs et récipients nous engagent à communier dans ce climat de contemplation et de labeur propre à l’endroit, comme sous l’influence d’un charme.

Cet élixir, annual show 2019 at Moly-Sabata - Photo Ugnius Gelguda (4) Artworks by Paloma Proudfoot, Jagna Ciuchta, Henri Ughetto and Hélène BertinCet élixir, annual show 2019 at Moly-Sabata - Photo Ugnius Gelguda (6) Artworks by Jagna Ciuchta, Henri Ughetto and Hélène BertinCet élixir, annual show 2019 at Moly-Sabata - Photo Ugnius Gelguda (8) Artworks by Hélène BertinCet élixir, annual show 2019 at Moly-Sabata - Photo Ugnius Gelguda (7) Artworks by Jagna Ciuchta and Hélène BertinCet élixir, annual show 2019 at Moly-Sabata - Photo Ugnius Gelguda (16) Artworks by Jean-Marie Appriou, Jagna Ciuchta and Henri UghettoCet élixir, annual show 2019 at Moly-Sabata - Photo Ugnius Gelguda (10) Artworks by Jean-Marie Appriou, Jagna Ciuchta, Henri Ughetto, Phoebe Unwin and Paloma ProudfootCet élixir, annual show 2019 at Moly-Sabata - Photo Ugnius Gelguda (13) Artworks by Paloma Proudfoot and Jagna CiuchtaCet élixir, annual show 2019 at Moly-Sabata - Photo Ugnius Gelguda (15) Artworks by Paloma Proudfoot and Jagna CiuchtaCet élixir, annual show 2019 at Moly-Sabata - Photo Ugnius Gelguda (10) Artworks by Jean-Marie Appriou, Jagna Ciuchta and Paloma ProudfootCet élixir, annual show 2019 at Moly-Sabata - Photo Ugnius Gelguda (18) Artworks by Johan CretenCet élixir, annual show 2019 at Moly-Sabata - Photo Ugnius Gelguda (20) Artworks by Johan CretenCet élixir, annual show 2019 at Moly-Sabata - Photo Ugnius Gelguda (19) Artworks by Johan Creten, Jean-Marie Appriou and Henri UghettoCet élixir, annual show 2019 at Moly-Sabata - Photo Ugnius Gelguda (22) Artworks by Jean-Marie Appriou and Henri UghettoCet élixir, annual show 2019 at Moly-Sabata - Photo Ugnius Gelguda (24) Artworks by Anne Dangar, Phoebe Unwin and Étienne MauroyCet élixir, annual show 2019 at Moly-Sabata - Photo Ugnius Gelguda (28) Artworks by Anne Dangar and Étienne MauroyCet élixir, annual show 2019 at Moly-Sabata - Photo Ugnius Gelguda (25) Artworks by Anne Dangar, Johan Creten, Phoebe Unwin and Étienne MauroyCet élixir, annual show 2019 at Moly-Sabata - Photo Ugnius Gelguda (32) Artworks by Pakui Hardware and Henri UghettoCet élixir, annual show 2019 at Moly-Sabata - Photo Ugnius Gelguda (33) Artworks by Pakui Hardware

Crédit photographique Ugnius Gelguda

Avatars

C’est l’une des premières opérations lorsque l’on s’inscrit sur une plate-forme en ligne. Il faut créer son profil, s’incarner dans le monde virtuel. De quoi réformer entièrement son identité. La façade que l’on offre aux autres s’affiche sous l’émail de l’écran. Une génération d’artistes à l’aise avec le numérique, multiplie les masques dans la lignée de signatures plus confirmées telles que Thomas Schütte ou Caroline Achaintre. Bien que des réglementations limitent aujourd’hui les fantaisies de l’auto-fiction, rien n’empêche superficiellement, de s’inventer un nouveau vernis.

Troubler la reconnaissance faciale
Jean-Marie Appriou travaille le verre, entre autres. De larges binocles accessoirisent ses bouilles. On s’y cache comme derrière des vitres teintées. Le regard, sa dissimulation, sa révélation, peut aussi être simplement réduit à une paire de grands yeux rouges, globuleux et incandescents. La matière vitreuse fascine davantage encore lorsqu’elle est traitée en masse compacte, bousculant les transparences laiteuses. Une suite entière de figures a été soufflée à partir d’une même matrice par l’Atelier Gamil à Pantin. L’expression du visage est alors inquisitrice, modelée selon les airs d’un jeune homme habité. Leur maniérisme tire les traits à l’extrême.

Maquiller les apparences
Clément Garcia – Le Gouez produit actuellement une mascarade exponentielle. Sa formation en arts appliqués l’a instruit quant au pouvoir des images. Sa production contribue ainsi à aiguiser le stylisme des choses. Ses séries de trombines sont façonnées à la plaque, posée sur une forme ovoïde neutre. Les visages sont ensuite déformés, exacerbant leur ambiguïté et leur tendresse. Il s’agit de désavouer les questions de goûts en faveur d’un intérêt pour la chair joufflue. L’ensemble répond parfaitement à l’intitulé fem mascs, affirmant un genre trouble. Il se voit fardé de poudres, plutôt qu’émaillé. Cette cosmétique épouse d’aimables contours anthropomorphes, dont les reflets nacrés décrédibilisent toute illusion. Les orbites vides auront quoiqu’il en soit éloigné les plus crédules. Les céramiques gisent abandonnées. Leur épiderme est glabre, déraisonnablement. Une certaine filiation les rapproche des bois polychromes de tradition médiévale. Contouring, highlight et blush rehaussent de leur anglicisme une carnation frôlant la déconfiture.

Publier sans filtre
Pia Camil manifeste une stratégie des apparences avec sa série Bust masks (2015-2016) dont les contours sont inspirés des présentoirs à bijoux. La joaillerie a ici disparu. Reste seulement une féminité stylisée, un support commercial standardisant la sensualité d’une nuque. L’artiste mexicaine insiste avec cette séduisante géométrie, sur le pouvoir de l’apparat même lorsque tout accessoire semble avoir été quitté.

Rayer les interfaces
Robert Aberdein nous propulse dans un rapport plus métaphysique à la figuration. Et précisément, il défigure. La distribution des éléments sur ses têtes ne suit pas l’ordonnancement d’une physionomie habituelle. Ni leur texture. La rugosité apparente relève davantage de la roche volcanique que de la peau de pêche. Ainsi elles agressent par leur état en devenir. Le spectateur doit rester incertain quand à leur stade de finition, en pleine croissance ou en totale décrépitude. Des trous béants en guise de minois, posent plus de questions qu’ils ne donnent de réponses.

Configurer ses identifiants
Florent Dubois donne à ses céramiques des titres comme des prénoms. Au sein de la population grandissante qu’elles constituent, chaque faciès vient formuler un état de l’inépuisable registre des expressions du vivant. Ses bibelots ont du caractère. Formes creuses, elles sont des esprits frappeurs ayant temporairement élu domicile dans une coque d’argile, avant d’en posséder une autre. Toutes endossent des mimiques pour mieux jouer les comédiennes, campant des affections fluctuantes, immortalisées dans la terre muette et figée. Le costume devrait permettre l’exubérance. Souvent dotés de becs et d’anses, les objets flirtent avec le vocabulaire péjoratif de l’attrape-poussière. Recouvrir, cacher, déguiser ou encore tromper permettent d’exister un instant, en se faisant connaître ou au contraire en cherchant à ne pas être reconnu. Gloire et anonymat cristallisent les désirs ambivalents qui sont en jeu sur la toile. Imbibé de narcissisme, le théâtre social des réseaux devient un vaste bal masqué. Et pour des cruches, partager du contenu est un comble.

Publié dans le numéro 223 Novembre Décembre 2018 de la Revue de la Céramique et du Verre