Clément Garcia. Buffet à volonté

Festin adolescent, la série Plateaux repas de Clément Garcia – Le Gouez renverse les codes du savoir-vivre en respectant ceux du savoir-faire. Ces agapes semblant s’extraire de Vallauris, allient la dextérité du tournage à la décontraction de la junk food.

Turlupiner l’usage
Des formes simples issues de la tradition utilitaire, sont disposées sur un fond habillé d’un motif arlequin réalisé en bandelettes de terre, puis bordé d’un cadre au colombin. Le grès est ici émaillé à l’ocre, c’est-à-dire recouvert d’une pellicule naturelle, et surtout, alimentaire. Les objets sont façonnés au tour électrique, et l’ensemble est cuit en atmosphère oxydante. Cette technique, Clément Garcia – Le Gouez l’a acquise au cours de sa formation à l’Atelier PMPM auprès de Marie Lautrou. La présente vaisselle constitue alors un banquet d’au revoir, une transition vers son propre atelier récemment ouvert au Pré Saint-Gervais. Poursuite et rupture se chamaillent au sein de l’héritage des façons. Mais les ripailles ne gisent pas. Elles se retrouvent tableau, mises à la verticale. Leur possible fonction se voient définitivement contrariée. On pourrait y nourrir des oiseaux, faire pousser une plante grimpante, accueillir des chenilles, faire un élevage de petits escargots, mais on mangera difficilement dedans.

Bagatelle méridionale
Si la figuration en jeu dans ces arrangements peut les rapprocher du souvenir de vacances, l’artiste se défend de faire frontalement référence à la poterie du Sud. La sienne se gargarise d’une rusticité nacrée. Une gamme automnale règne. Les contenants bousculés évoquent d’hypothétiques scènes de bouffes campagnardes. Ils témoignent d’un instant d’ingestion. Un rituel de consommation opère. L’assemblage de ces pièces est une célébration de la facture artisanale offerte à un désir de gratuité plastique. Une possible définition du bibelot, dont l’étymologie pourrait venir du redoublement du beau, du bel. C’est toute la mystique existentielle de la Nature Morte qui se retrouve invoquée ici, par le biais d’un agencement d’articles simplement là, réduits à une représentation essentielle, disposés de toute leur présence. L’irréductible sévit. La composition patiente. Posey.

Tendresse en trophée
Bols, gobelets, assiettes et carafes se donnent à nous par leur béance. Leur disponibilité nous fait front. On a en face de soi des contenants ouverts, leurs lèvres, leur demande et leur puissance directement présentées. La rencontre est élémentaire, à l’image de tout ce qui compose ces œuvres. La bonhomie des contours répond à des codes de la céramique de village, plutôt qu’au raffinement des manufactures urbaines. La recherche de l’apprenti s’émancipe progressivement, fouillant avec affection un répertoire sans âge. Alors les gestes dessinent un socle porteur de mets imaginaires, dont la gourmandise est figurée par ces traces épaisses d’émail qui tachent la surface des récipients, racontant l’avant et l’après d’un plat désastreux que l’on se doit de déguster.

Publié dans la Revue de la Céramique et du Verre #229 Novembre-Décembre 2019

Avatars

C’est l’une des premières opérations lorsque l’on s’inscrit sur une plate-forme en ligne. Il faut créer son profil, s’incarner dans le monde virtuel. De quoi réformer entièrement son identité. La façade que l’on offre aux autres s’affiche sous l’émail de l’écran. Une génération d’artistes à l’aise avec le numérique, multiplie les masques dans la lignée de signatures plus confirmées telles que Thomas Schütte ou Caroline Achaintre. Bien que des réglementations limitent aujourd’hui les fantaisies de l’auto-fiction, rien n’empêche superficiellement, de s’inventer un nouveau vernis.

Troubler la reconnaissance faciale
Jean-Marie Appriou travaille le verre, entre autres. De larges binocles accessoirisent ses bouilles. On s’y cache comme derrière des vitres teintées. Le regard, sa dissimulation, sa révélation, peut aussi être simplement réduit à une paire de grands yeux rouges, globuleux et incandescents. La matière vitreuse fascine davantage encore lorsqu’elle est traitée en masse compacte, bousculant les transparences laiteuses. Une suite entière de figures a été soufflée à partir d’une même matrice par l’Atelier Gamil à Pantin. L’expression du visage est alors inquisitrice, modelée selon les airs d’un jeune homme habité. Leur maniérisme tire les traits à l’extrême.

Maquiller les apparences
Clément Garcia – Le Gouez produit actuellement une mascarade exponentielle. Sa formation en arts appliqués l’a instruit quant au pouvoir des images. Sa production contribue ainsi à aiguiser le stylisme des choses. Ses séries de trombines sont façonnées à la plaque, posée sur une forme ovoïde neutre. Les visages sont ensuite déformés, exacerbant leur ambiguïté et leur tendresse. Il s’agit de désavouer les questions de goûts en faveur d’un intérêt pour la chair joufflue. L’ensemble répond parfaitement à l’intitulé fem mascs, affirmant un genre trouble. Il se voit fardé de poudres, plutôt qu’émaillé. Cette cosmétique épouse d’aimables contours anthropomorphes, dont les reflets nacrés décrédibilisent toute illusion. Les orbites vides auront quoiqu’il en soit éloigné les plus crédules. Les céramiques gisent abandonnées. Leur épiderme est glabre, déraisonnablement. Une certaine filiation les rapproche des bois polychromes de tradition médiévale. Contouring, highlight et blush rehaussent de leur anglicisme une carnation frôlant la déconfiture.

Publier sans filtre
Pia Camil manifeste une stratégie des apparences avec sa série Bust masks (2015-2016) dont les contours sont inspirés des présentoirs à bijoux. La joaillerie a ici disparu. Reste seulement une féminité stylisée, un support commercial standardisant la sensualité d’une nuque. L’artiste mexicaine insiste avec cette séduisante géométrie, sur le pouvoir de l’apparat même lorsque tout accessoire semble avoir été quitté.

Rayer les interfaces
Robert Aberdein nous propulse dans un rapport plus métaphysique à la figuration. Et précisément, il défigure. La distribution des éléments sur ses têtes ne suit pas l’ordonnancement d’une physionomie habituelle. Ni leur texture. La rugosité apparente relève davantage de la roche volcanique que de la peau de pêche. Ainsi elles agressent par leur état en devenir. Le spectateur doit rester incertain quand à leur stade de finition, en pleine croissance ou en totale décrépitude. Des trous béants en guise de minois, posent plus de questions qu’ils ne donnent de réponses.

Configurer ses identifiants
Florent Dubois donne à ses céramiques des titres comme des prénoms. Au sein de la population grandissante qu’elles constituent, chaque faciès vient formuler un état de l’inépuisable registre des expressions du vivant. Ses bibelots ont du caractère. Formes creuses, elles sont des esprits frappeurs ayant temporairement élu domicile dans une coque d’argile, avant d’en posséder une autre. Toutes endossent des mimiques pour mieux jouer les comédiennes, campant des affections fluctuantes, immortalisées dans la terre muette et figée. Le costume devrait permettre l’exubérance. Souvent dotés de becs et d’anses, les objets flirtent avec le vocabulaire péjoratif de l’attrape-poussière. Recouvrir, cacher, déguiser ou encore tromper permettent d’exister un instant, en se faisant connaître ou au contraire en cherchant à ne pas être reconnu. Gloire et anonymat cristallisent les désirs ambivalents qui sont en jeu sur la toile. Imbibé de narcissisme, le théâtre social des réseaux devient un vaste bal masqué. Et pour des cruches, partager du contenu est un comble.

Publié dans le numéro 223 Novembre Décembre 2018 de la Revue de la Céramique et du Verre