Portrait de Charlotte Moutou

Charlotte Moutou peint. Elle affronte les surfaces avec ses couleurs. Et le fait en toute simplicité. Quelques détours à l’acrylique l’ont relativement satisfaite. C’est à l’huile cependant qu’elle aura développé la majeure partie de ses tableaux. Grassement donc, elle étale de la boue luisante et colorée sur toile ou bois, et affirme également sa vigueur par la franchise de ses compositions. Elle s’autorise une peinture dite sale, émancipée de beaucoup de codes esthétiques, pour finalement manifester une forme de sauvagerie, qui s’éloigne de la haute culture par sa capacité à rester fauve.

Charlotte Moutou épate par son obstination à peindre sans filtre. Alors que l’image, sa production, sa diffusion, est un enjeu éminemment actuel, l’artiste paraît évoluer dans une décontraction intempestive, à contre-courant des passions iconographiques qui affolent ses contemporains. Indépendante des réseaux sociaux, évoluant sans aucune reproduction dans son atelier, elle n’a de sources que quelques rares sujets rudimentaires auxquels elle emprunte en tout début de processus, deux ou trois contours, peut-être une envie chromatique. Peu de choses l’éloigne ensuite de sa pratique, intimement immersive.

Charlotte Moutou superpose les couches. C’est donc dans la contradiction, là où les interfaces numériques ne la concernent pas, qu’elle accumule les écrans picturaux. Elle passe, elle repasse, au risque de détruire à trop vouloir charger. Consciente de cet appétit, elle travaille simultanément la légitimité de marges, de bordures en réserve, de périphérie en jachère. Ce contraste entre vides et pleins, paraît être un pivot de sa recherche. Et le dimanche, elle chatouille son équilibre en marchant sur une ligne tendue entre deux arbres. Peindre, toujours, est un exercice de funambule.

Charlotte Moutou ne s’inflige aucune pudeur. Explicite, frontale, sa figuration si on veut la voir, est viandue. Certains évoqueront poliment des fleurs ou des fruits bien mûrs. N’ayons pas peur de parler de sexes gonflés de vie, de chairs heureuses et flamboyantes. Les plis sont onctueux. Le modelé carnassier relève d’une facture gourmande. Ses œuvres génèrent une luxuriance inhabituelle. Elles célèbrent le vivant et immortalisent le développement d’une flore fertile et monstrueuse, jusqu’à en scruter les secrets en zoomant sur des visions quasi cellulaires.

Charlotte Moutou s’est aventurée à maîtriser une diversité de formats. De ses plus grands, restent peut-être quelques fragments recadrés. Car après les premières semaines d’expérimentation, elle est revenue à son échelle de prédilection. Un temps de résidence dans ces circonstances, est l’occasion de calibrer ses propres visées. Il est aussi passionnant de constater que certaines œuvres furent initialement les palettes d’autres. Ces intermédiaires permettent d’aiguiser ses gammes et d’affranchir son geste. Surgissent alors des pochades libres et pourtant bien signées. L’outil détrône parfois le résultat.

Charlotte Moutou n’a pas encore l’habitude de voir son nom dans un texte. Alors contribuons à la familiariser avec cette situation qu’elle mérite. Les deux mois qui ont façonné le contenu de sa première exposition personnelle, furent un cadre déterminant pour redéplier les possibles. Elle l’a fait avec ampleur. À La serre, l’artiste aligne un horizon témoignant généreusement de cette intensité vive qui anime chacune de ses peintures. Un souffle irréductible et résolu. Alors si sa méthode nous reste opaque, c’est que seule la lumière qui en émane doit nous être visible.


Ce texte a été écrit dans le cadre de l’exposition de Charlotte Moutou en novembre 2016 à La serre à Saint-Étienne. Elle est la lauréate du Prix Moly-Sabata 2016.

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