Embrasser la terre

La poterie appelle traditionnellement le contact de la chair. Tout artisan pétrit l’argile avant de lui donner forme du bout des doigts. Massages et caresses éveillent une sensualité flagrante, sans citer une énième fois la célèbre séquence du film Ghost où un jeune couple transforme l’exercice du tour en un vrai numéro de charme. Si l’imaginaire hollywoodien caricature l’érection du pot loin des ateliers terreux, il ne faudrait pas taire pour autant l’engagement charnel qui caractérisent certaines productions. Changement d’échelle et facture sportive font alors de la céramique un art de la performance.

Le moulage ou l’empreinte résultant du corps comme outil, s’inscrivent dans une Histoire de l’Art nourrie au XXe siècle par les Feuilles de vigne femelles de Marcel Duchamp dans les années 1950, les Anthropométries d’Yves Klein dans les années 1960 ou l’Earth-Body d’Ana Mendieta dans les années 1970, pour quelques évidences les plus fameuses. En l’occurrence dans notre domaine, observons comment utiliser davantage que ces mains pour travailler les choses. C’est la silhouette entière qui s’active. Et comme toujours pour la terre cuite, le façonnage n’est que la première partie de l’exploit puisqu’il s’agit ensuite d’inventer un mode de cuisson capable d’opérer dans de telles proportions.

Hervé Rousseau, danser avec le grès
Voyager éveille nécessairement une attention imbibant nos pratiques. Et les potières du village Boloukpouémé au Togo continuent d’inspirer celle d’Hervé Rousseau. Il a ainsi mis au point une parade spectaculaire dans la lignée d’une technique ancestrale de cette zone du continent africain. Un piétinement tonique et sophistiqué modèle la glaise selon un mouvement rotatif relevant de la transe. L’aspect performatif n’est donc pas un caprice contemporain mais trouve au contraire ses racines dans un tradition séculaire. Outre son élan spirituel, cette action requiert des compétentes physiques telles que l’adresse et l’équilibre. À Boisbelle à la lisière de La Borne où travaille le potier, de larges galettes se distinguent par la spirale qui les constituent. Leur cicatrice hypnotise. Leur ampleur impressionne.

Alexandra Engelfriet, mener la lutte
La proxémie est l’étude de la perception et de l’usage de l’espace par l’homme. On différencie ainsi les sphères intime, personnelle, sociale et publique. Interrogeons-nous alors sur le terme à employer face à l’œuvre Tranchée qui se déploie sur un linéaire total de 20 m. Sa puissance sans aucun doute, est universelle. Elle fut produite en 2013 par Le Vent des Forêts, une structure remarquable agissant au cœur de la Meuse depuis plus de vingt ans via un parcours d’œuvres inédites que le public découvre au gré de 45km de sentiers. L’intervention prend place sur un territoire marqué par les guerres puis stigmatisé par la tempête de 1999. La matière violentée devient le motif de cette présente béance, soit vingt-deux tonnes d’argile façonnée par la hargne du corps complet. Ce combat repousse les limites au rythme d’une exceptionnelle vigueur. C’est à l’échelle du paysage que la céramique se mesure ici.

Une plus jeune génération parfois en marge du champ classique de la profession, s’affirme friande de défis. La britannique Florence Peake (1973) s’essouffle sur un sol meuble. L’américaine Brie Ruais (1982) s’acharne à laminer les surfaces. Le français Arthur Bateau (1993) emprisonne sa tête dans l’encolure d’une grand vase avec lequel il valse à la seule force de sa nuque. Avec l’effort pour dénominateur, toutes ces pratiques hissent la terre en lice pour devenir une véritable discipline olympique.

Publié dans le numéro 220 Mai Juin 2018 de la Revue de la Céramique et du Verre

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