Paloma Proudfoot

Paloma Proudfoot navigue librement au sein du champ de la beauté, émancipée des pressions publicitaires pour mieux affirmer ses propres idéaux. Alors elle met les mains dans la tambouille, prête à tout réinventer. La dimension démiurgique du travail de l’argile permet cela. Paloma Proudfoot a passé son été dans le plus grand atelier de Moly-Sabata afin d’y façonner de nouvelles céramiques dont une dizaine seront exposées à Paris. Plusieurs d’entre elles empruntent la forme du corset moulé à partir de mannequins de couture chinés chez une voisine. L’objet de maintien oscille entre séduction et orthopédie. Il ne s’agit pas ici d’appliquer un masque exfoliant en évitant les contours des yeux dans l’atmosphère clinique d’un institut, mais bien de modeler une corpulence à partir de boue, de gadoue, de vase. De merde. Et les propriétés préservatives de la fange sont flagrantes, au point de retrouver dans les sols, des corps intacts pourtant quittés par la vie il y a des millénaires. Un embaumement naturel sévit. Ce double caractère de finitude et de conservation, de vice et de vertu, imprègne l’imaginaire de l’artiste qui triture la chair de la terre. Face à l’injonction de maintenir stable son apparence à travers les décennies, elle invite à en embrasser l’heureux pourrissement. Le trépas s’envisage ici comme une expérience parmi d’autres. La cosmétique existentielle est abattue. L’artiste tresse artères et branches dans le noir de sa faïence, une tuyauterie dont la vitalité des fluides reste à curer. La cuisson et l’émail en paralysent les muscles, agissant en poison. Originellement, le curare est extrait de certaines lianes amazones afin d’envenimer les flèches pour la chasse. Malgré une étymologie soupçonnée d’une racine curative latine, c’est tout l’inverse qui s’affirme dans cette exposition à partir du mot indigène ourari signifiant la mort qui tue tout bas.

Publié pour l’exposition personnelle « Curing » de Paloma Proudfoot du 26 septembre au 2 novembre 2019 à la Galerie Sans titre (2016) à Paris, ainsi que dans le numéro 228 Septembre Octobre 2019 de la Revue de la Céramique et du Verre

Avatars

C’est l’une des premières opérations lorsque l’on s’inscrit sur une plate-forme en ligne. Il faut créer son profil, s’incarner dans le monde virtuel. De quoi réformer entièrement son identité. La façade que l’on offre aux autres s’affiche sous l’émail de l’écran. Une génération d’artistes à l’aise avec le numérique, multiplie les masques dans la lignée de signatures plus confirmées telles que Thomas Schütte ou Caroline Achaintre. Bien que des réglementations limitent aujourd’hui les fantaisies de l’auto-fiction, rien n’empêche superficiellement, de s’inventer un nouveau vernis.

Troubler la reconnaissance faciale
Jean-Marie Appriou travaille le verre, entre autres. De larges binocles accessoirisent ses bouilles. On s’y cache comme derrière des vitres teintées. Le regard, sa dissimulation, sa révélation, peut aussi être simplement réduit à une paire de grands yeux rouges, globuleux et incandescents. La matière vitreuse fascine davantage encore lorsqu’elle est traitée en masse compacte, bousculant les transparences laiteuses. Une suite entière de figures a été soufflée à partir d’une même matrice par l’Atelier Gamil à Pantin. L’expression du visage est alors inquisitrice, modelée selon les airs d’un jeune homme habité. Leur maniérisme tire les traits à l’extrême.

Maquiller les apparences
Clément Garcia – Le Gouez produit actuellement une mascarade exponentielle. Sa formation en arts appliqués l’a instruit quant au pouvoir des images. Sa production contribue ainsi à aiguiser le stylisme des choses. Ses séries de trombines sont façonnées à la plaque, posée sur une forme ovoïde neutre. Les visages sont ensuite déformés, exacerbant leur ambiguïté et leur tendresse. Il s’agit de désavouer les questions de goûts en faveur d’un intérêt pour la chair joufflue. L’ensemble répond parfaitement à l’intitulé fem mascs, affirmant un genre trouble. Il se voit fardé de poudres, plutôt qu’émaillé. Cette cosmétique épouse d’aimables contours anthropomorphes, dont les reflets nacrés décrédibilisent toute illusion. Les orbites vides auront quoiqu’il en soit éloigné les plus crédules. Les céramiques gisent abandonnées. Leur épiderme est glabre, déraisonnablement. Une certaine filiation les rapproche des bois polychromes de tradition médiévale. Contouring, highlight et blush rehaussent de leur anglicisme une carnation frôlant la déconfiture.

Publier sans filtre
Pia Camil manifeste une stratégie des apparences avec sa série Bust masks (2015-2016) dont les contours sont inspirés des présentoirs à bijoux. La joaillerie a ici disparu. Reste seulement une féminité stylisée, un support commercial standardisant la sensualité d’une nuque. L’artiste mexicaine insiste avec cette séduisante géométrie, sur le pouvoir de l’apparat même lorsque tout accessoire semble avoir été quitté.

Rayer les interfaces
Robert Aberdein nous propulse dans un rapport plus métaphysique à la figuration. Et précisément, il défigure. La distribution des éléments sur ses têtes ne suit pas l’ordonnancement d’une physionomie habituelle. Ni leur texture. La rugosité apparente relève davantage de la roche volcanique que de la peau de pêche. Ainsi elles agressent par leur état en devenir. Le spectateur doit rester incertain quand à leur stade de finition, en pleine croissance ou en totale décrépitude. Des trous béants en guise de minois, posent plus de questions qu’ils ne donnent de réponses.

Configurer ses identifiants
Florent Dubois donne à ses céramiques des titres comme des prénoms. Au sein de la population grandissante qu’elles constituent, chaque faciès vient formuler un état de l’inépuisable registre des expressions du vivant. Ses bibelots ont du caractère. Formes creuses, elles sont des esprits frappeurs ayant temporairement élu domicile dans une coque d’argile, avant d’en posséder une autre. Toutes endossent des mimiques pour mieux jouer les comédiennes, campant des affections fluctuantes, immortalisées dans la terre muette et figée. Le costume devrait permettre l’exubérance. Souvent dotés de becs et d’anses, les objets flirtent avec le vocabulaire péjoratif de l’attrape-poussière. Recouvrir, cacher, déguiser ou encore tromper permettent d’exister un instant, en se faisant connaître ou au contraire en cherchant à ne pas être reconnu. Gloire et anonymat cristallisent les désirs ambivalents qui sont en jeu sur la toile. Imbibé de narcissisme, le théâtre social des réseaux devient un vaste bal masqué. Et pour des cruches, partager du contenu est un comble.

Publié dans le numéro 223 Novembre Décembre 2018 de la Revue de la Céramique et du Verre

Jonathan Baldock

Sculpteur londonien né en 1980, il navigue libre à travers les savoir-faire, gardant toujours la figuration en ligne de mire. L’artiste trouve dans la diversité des factures, une grande satisfaction à tout fabriquer soi-même. Sa résidence de six mois au Camden Arts Centre lui donne actuellement les pleins pouvoirs pour développer un travail d’argile, matrice offrant une plasticité propice à la grimace.

Figuratif, et grotesque si possible
Le corps fascinait Jonathan Baldock bien avant qu’il n’intègre une école d’art, contexte où l’anatomie relève de l’exercice le plus académique. Aujourd’hui, l’artiste aborde le sujet avec indiscipline, et ne peut envisager un jour s’en lasser. Le fait-main doit autant permettre la grossièreté que la délicatesse. Car Jonathan Baldock a élaboré ses propres canons, et son idéal s’éloigne brutalement du papier glacé des magazines pour viser l’irrégulier, le suant, le nerveux. Il manifeste un rapport empathique à l’extravagance, cette rugosité qui contredit l’imagerie lisse, quitte à finir dans la caricature.

Un visage a minima
Nous pouvons nous interroger sur ce qu’il suffit pour signifier une face. L’artiste indique ne pas avoir de formule magique, si ce n’est d’éviter l’évidence d’associer systématiquement bouche, narines et yeux. Cela relève plutôt de la juste combinaison, parfois aussi simple que deux trous avec un troisième ailleurs, ou bien une oreille assortie à une tranche de pamplemousse en guise de sourire. En fait, n’importe quelle marque, forme ou objet en lieu et place des différents organes sensoriels. Bien que Jonathan Baldock voie des têtes partout, il commença par triturer la sienne. Ainsi il appliqua de la pâte à sel sur les reliefs de sa figure, obtenant une base à travestir en différents personnages issus de l’Histoire, ou de la culture pop. Tout cela reste de l’ordre de l’imagination et l’artiste confie qu’il n’a finalement jamais réalisé de portrait à proprement parler. Il cherche à capturer dans ses façonnages des émotions ou humeurs, mais ces caractéristiques ne suivent pas la description visuelle d’une personne en particulier.

Casting cosmopolite
Jonathan Baldock s’est formé à la peinture qu’il envisage comme un artisanat parmi d’autres. Tout matériau l’intrigue dans l’absolu, par sa capacité à être transformé, selon les compétences. S’il brode, crochète, tricote, tisse, coule le bronze, moule la cire, souffle le verre, grave le bois, tresse l’osier, c’est au départ dans un souci d’économie doublé d’un contexte familial opportun, sa mère étant bonne manœuvre. Cette condition lui fit découvrir une autonomie inédite, au service de projets ambitieux. La pratique de la terre s’inscrit dans ce même appétit depuis une bonne décennie, et prend ces temps-ci une ampleur nouvelle. Récipiendaire du Freelands Lomax Ceramics Fellowship, l’artiste jouit de la disponibilité d’un grand four et de la bienveillance d’un technicien, permettant une immersion totale dans la matière. C’est là qu’il décline des fratries de masques et de totems. Sur la surface de plaques ou par l’érection de grands cylindres, des entités prennent forme et dessinent leur personnalité dans la tendresse de la glaise. La gueule s’étire. Le nez pointe. Le regard perce. Progressivement, de la comédie à la tragédie, Jonathan Baldock dépeint tout l’éventail des rôles.

Exposition personnelle en avril 2019, Camden Arts Centre, Arkwright Road, Londres (Grande-Bretagne) Tél. : +44 2074 725500. http://www.camdenartscentre.org

 

Publié dans le numéro 223 Novembre Décembre 2018 de la Revue de la Céramique et du Verre

Jean-Jacques Dubernard

Entré comme apprenti à la Poterie des Chals à Roussillon (38), il y perpétue la pratique séculaire de la terre vernissée, qu’il aura portée d’un siècle à l’autre. La singularité de son atelier tient beaucoup au romantisme de l’endroit, inséparable du caractère de son propriétaire. Et une particularité unique distingue la rareté du lieu : ici on fabrique toujours sa terre.

En effet, dès l’arrivée sur le site, un grand bassin socle au premier plan, le corps de la Poterie habillée de verdure plus loin. C’est là que tout commence, une fois l’argile extraite de la nature. Jadis, il fallait la chercher dans les carrières. Aujourd’hui, ce sont directement des voisins qui l’offrent depuis leurs chantiers puisqu’en plein Pays Roussillonnais, il suffit de creuser pour trouver de la glaise rousse.

Conjonction des éléments
L’activité suivait traditionnellement le cycle des saisons, ainsi à l’automne on cuit, en hiver on tourne et au printemps on décore. Même si Jean-Jacques Dubernard use aujourd’hui du four, du tour et du contour indifféremment de ce calendrier, l’été reste le moment propice à la fabrication de la terre, nécessitant la complicité du soleil. Il faudra d’abord que l’argile soit bien sèche après avoir été grossièrement amoncelée au fil des mois. L’occasion aussi de recycler les déchets. Puis commence un ingénieux travail de lessivage. L’objectif est d’obtenir la matière le plus propre.

Filtre après filtre après filtre
Il s’agit de tamiser un maximum en éliminant progressivement les impuretés. Dans une première petite cuve, l’argile est noyée en une boue qui fait tomber les cailloux au fond. Elle passe ensuite dans un tambour qui par son mouvement centrifuge, essore les végétaux en périphérie. Enfin au bout d’une longue goulotte, un ultime barrage limite la teneur en sable en ralentissant le flux pour laisser là encore le temps aux grains les plus lourds, de s’abîmer dans ce dernier sas.

Gourmandise à grande échelle
Le fond du bassin est tapissé de briques, et comme le ferait le pâtissier pour ses moules à gâteaux, de la cendre de bois est saupoudrée pour éviter que cela ne colle. Au premier jour, le volume est rempli à ras, mais le lendemain, l’eau évaporée par la chaleur n’aura laissé qu’une maigre couche. L’opération est donc reconduite par trois fois. Environ une semaine plus tard, d’une simple branche de bambou, Jean-Jacques Dubernard trace un quadrillage en superficie, et l’action du soleil tranchera l’ensemble en suivant son dessin, découpé telle une immense tablette de chocolat.

De la lumière à l’obscurité
Les gros pains alors obtenus quittent le plein jour pour patienter dans la pénombre d’un local adjacent. Une gigantesque motte repose, avant d’être réhydratée puis passée par un malaxeur afin d’attendrir le matériau avant usage. Avec sa densité si spécifique et sa texture de velours, voilà la terre prête. En Chine, on dit que c’est le grand-père qui prépare la terre pour son petit-fils. Jean-Jacques Dubernard n’attend plus deux générations, et peut utiliser son produit dès l’année suivante.

Ultime convivialité
Bien-sûr, c’est l’événement à chaque fois. La famille fait le déplacement, et avec les amis, viennent désherber, bêcher, pelleter, et rigoler, boire et manger. Si personne ne peut vraiment affirmer qu’il est le dernier potier en France à préparer sa propre terre, Jean-Jacques Dubernard confie qu’il vient de le faire pour la dernière fois.

Poterie des Chals, 100 Montée des chals, Roussillon (38). Tél. : 04.74.29.54.40. http://www.poteriedeschals.fr

Publié dans le numéro 223 Novembre Décembre 2018 de la Revue de la Céramique et du Verre

Salvatore Arancio

L’institution britannique consacre traditionnellement une de ses salles à une collection invitée, différente chaque année. Cette fois, la formule permet la rencontre fertile entre deux personnalités, un artiste et un philanthrope, qui voient converger leur intérêt pour les curiosités scientifiques. Salvatore Arancio a eu carte blanche pour sonder le fonds exceptionnel de George Loudon, constitué de plus de deux cents objets savants qui couvrent deux siècles de connaissances depuis Les Lumières jusqu’au début du XXe siècle. Leur vocation pédagogique laisse aujourd’hui place à l’éblouissement face à des façonnages virtuoses, de verre soufflé, de papier-mâché, d’illustration ou de lanterne magique. Autant de stratégies à l’époque pour reproduire, donc comprendre, les structures de la Nature. Salvatore Arancio privilégie la fiction au naturalisme pour répondre à cette commande. Il confesse son ignorance en matière de sciences de la vie, et préfère simplement affirmer son rapport esthétique aux choses, Naturalia comme Mirabilia. L’ensemble fantaisiste s’éloigne plus encore de la portée didactique des artefacts, pour mieux traduire le sentiment de l’artiste lorsque son esprit divague en visitant les départements d’Histoires Naturelles. Son dispositif est conçu comme un diorama. Et parmi les œuvres spécifiquement produites pour l’occasion, trône une immense terre cuite à l’émail diapré, réplique d’une obsidienne millénaire figurant au catalogue des merveilles. [L’Italian Council et la Direzione Generale Arte e Architettura contemporanee e Periferie urbane ont rendu possible ce projet.]

Surreal Science, jusqu’au 6 janvier 2019, Whitechape Gallery, 77-82 Whitechapel High St, Londres (Grande-Bretagne). Tél. : +44 (0)20 7522 7888. http://www.whitechapelgallery.org

Publié dans le numéro 223 Novembre Décembre 2018 de la Revue de la Céramique et du Verre

Rachel Labastie

Le titre, Des forces, affirme d’emblée la dimension physique de son travail. Rachel Labastie est une battante, et cela se devine dans chacune de ses pièces. La puissance est chez elle, toujours incarnée. C’est une démarche classique de sculpture qu’elle développe, défiant la pesanteur par le corps, le sien, celui qu’elle représente, en présence ou en réserve. Muscles bandés, impacts, bâtons de pèlerin, dents arrachées, outils, projectiles et barque échouée témoignent parmi d’autres motifs encore, d’une même imagerie de l’effort traduite par la terre, sans s’empêcher l’aquarelle, le marbre, le verre, la gravure, la paraffine ou le rotin. Rachel Labastie organise ses œuvres sous l’intitulé générique De l’apparence des choses, vaste suite divisée en différentes sections successives. Nous en sommes à la sixième. Cet ouvrage en effet, paraît dans la foulée de l’exposition « De l’apparence des choses, chapitre VI, Des forces » ayant eu lieu du 17 mars au 15 juillet 2018 à Labanque à Béthune. Il est édité par Le Bord de l’eau/La Muette en coproduction avec ledit centre d’art. Cent soixante pages articulent une généreuse iconographie à des textes de Barbara Polla, Paul Ardenne et Marie-Laure Bernadac, documentant plus d’une décennie de travail. Les trois contributions soulignent toutes la flagrance d’un engagement charnel. Et de larges visuels alimentent la monographie en ne suivant aucune linéarité, ni chronologique, ni thématique. Entre les vues d’expositions, nous reconnaissons sur des images plus sentimentales, la belle artiste en action, notamment lors d’une cuisson primitive réalisée durant une nuit d’automne 2017 dans le village abandonné d’Egulbati en Navarre. La cérémonie relève d’une photogénie égalée par la contention qu’on y perçoit, toute deux d’une immense intensité que ce livre réussit à retracer.

Publié dans le numéro 223 Novembre Décembre 2018 de la Revue de la Céramique et du Verre

Le grès au sel, une alchimie d’Outre-Forêt

Aux confins de l’Alsace, une contrée est à juste titre dénommée l’Outre-Forêt. Il s’agit d’un territoire situé au-delà du domaine forestier de Haguenau dans l’extrême Nord-Est du Bas-Rhin, riche de part sa géologie en argile et en bois. Le relatif isolement de l’endroit a permis aux influences extérieures lorsqu’elles y parvenaient, de s’y développer tranquillement, et s’y perpétuer. Ayant contribué à la prospérité alsacienne, le grès au sel est pourtant aujourd’hui un savoir-faire qui se raréfie. Seuls cinq ateliers dans le village de Betschdorf où cette pratique a fleuri, produisent encore la fameuse poterie grise et bleue.

Des origines germaniques
Connue en Chine depuis plus d’un millénaire, la technique du grès au sel est apparue en Europe durant le Moyen-Âge et a été perfectionnée par les potiers de la région allemande du Westerwald (Rhénanie-Palatinat). Au XVIIIe siècle, Betschdorf dépendait des comtes de Hanau-Lichtenberg qui auraient incité ces artisans à traverser le Rhin pour s’implanter sur leurs terres afin d’en assurer le développement économique. Disposant des ressources nécessaires à leur installation, ces pionniers assurent une croissance exponentielle jusqu’à atteindre vers 1865 l’apogée de la production avec plus de cinquante fabricants actifs dans le village. Parmi eux se trouvent les ancêtres des familles Remmy et Schmitter qui œuvrent encore de nos jours sur place, et pérennisent ainsi depuis plus de dix générations cette tradition céramique.

Un usage alimentaire
Jeté dans le four à haute température en fin de cuisson, le sel permet la vitrification des pots. La chaleur va en effet séparer ses composants, et une réaction chimique s’opère à 1250°, alors que le sodium de sa molécule et la silice du grès fusionnent. Un vernis transparent et étanche se forme, propice à la conservation de la nourriture. Ainsi à Betschdorf, la poterie s’utilise pour la partie dite froide de la cuisine avec la préparation et le stockage des condiments, douceurs et boissons, tandis que l’on trouve à Soufflenheim, à une dizaine de kilomètre de l’autre côté de la forêt, de la vaisselle pour mitonner du chaud, terrines, Kougelhopf et Baeckeoffe, dans de la terre cuite vernissée relevant d’un tout autre façonnage.

Un décor caractéristique
La poterie de Betschdorf se distingue au premier coup d’œil par ses motifs bleus sur fond gris. L’argile est tournée à la main, puis sa décoration est incisée au stylet, collée en relief à la barbotine ou directement peinte au pinceau. La bichromie est obtenue par l’application d’oxyde de cobalt en solution. Le dessin suit les coutumes d’inspiration animale ou végétale. Le graphisme de cet azur intense produit un contraste séduisant sur la grisaille de la terre. Le tout est réalisé en monocuisson.

Un procédé contraignant
L’inconvénient dans cette recette qui fait sa singularité, est qu’elle attaque également les fours dont l’entretien demande beaucoup d’investissements. Et le commerce des ustensile ordinaires subit un déclin progressif au fil du XXe siècle, avec la concurrence de matériaux nouveaux. Les artisans s’éloignèrent ainsi de la rusticité de l’utilitaire pour s’orienter vers des créations plus fines et ornementées. Qu’ils soient issus des dynasties historiques du village ou arrivés il y a quelques décennies suite à des études artistiques, ils doivent aujourd’hui se réinventer pour perdurer, tout en transmettant le savoir-faire qu’ils détiennent. Certains sont soutenus pour cela par des labels tels que Potiers d’Alsace ou Entreprise du Patrimoine Vivant.

Merci à Matthieu Remmy, potier et président du Musée de la Poterie de Betschdorf

Musée de la Poterie, ouvert de Pâques à fin septembre, 2 rue de Kuhlendorf, Betschdorf (67) Tél. 03 88 54 48 07 http://www.betschdorf.com

Publié dans le numéro 224 Janvier Février 2019 de la Revue de la Céramique et du Verre

Cheryl Ann Thomas

Lorsqu’elle décrit le développement de son travail de la porcelaine, l’américaine Cheryl Ann Thomas (1943) évoque différents paliers, prenant chacun cinq ans environ pour maturer. Ainsi elle commença par repousser les limites du façonnage au colombin, visant une hauteur maximale et une épaisseur minimale. Elle constatait que ses formes ne pouvaient tenir par elles-même et s’affaissaient durant la cuisson, et décida alors d’en combiner plusieurs avant de recuire les nouvelles compositions. C’est ensuite la question de la couleur qui s’imposa, utilisant jusqu’alors des argiles noires, blanches et grises, séparément. En les mélangeant, elle obtint à sa grande surprise des nuances de bleu, puis voulu ouvrir davantage encore ses gammes. L’arrogance de l’intuition et la violence de l’accident n’empêchent pas la volupté, et aboutissent à des œuvres étonnamment douces et enveloppantes. La décadence est offerte dans sa splendeur. Et l’acceptation guide l’artiste à chaque fois qu’elle ouvre son four, selon cette philosophie bien partagée des potiers. D’une demi-décennie à la suivante, elle a fait évoluer sa pratique depuis la fin des années 1990 pour donner aujourd’hui à voir des volumes d’une grande sophistication. L’exposition personnelle présente neuf sculptures récentes. Toutes résultent de ce même processus empirique, pliées par l’action conjuguée de la chaleur et de la pesanteur, teintées selon les oxydes d’une palette homogène et sourde. D’une finesse déraisonnable, elles prennent la pose en pleine danse serpentine.

jusqu’au 28 février 2019, Tansey Contemporary, 1743 Wazee Street, Ste 150, Denver, Colorado (États-Unis). Tél. +1 720-596-4243 http://www.tanseycontemporary.com

Publié dans le numéro 224 Janvier Février 2019 de la Revue de la Céramique et du Verre

Infusion Pavilion

Posé au milieu d’un parc, un obstacle réussit à arrêter la course des citadins en chatouillant leurs yeux. Une mystérieuse résille brouille la perception de ce volume dans la verdure. Chaque année, ArchTriumph lance un concours international afin de permettre au lauréat d’installer son architecture éphémère au cœur des Museum Gardens bordant le Victoria & Albert Museum for Childhood. La saison estivale couplée au London Festival of Architecture assure une belle visibilité à l’initiative. Cette cinquième édition exigeait l’utilisation du carrelage comme matériau architectural, réinterprété en respectant des dimensions maximales de 80m² sur 3m de haut. C’est la française Julie Biron qui remporta le prix. Diplômée à Nantes en 2007, elle fonde son agence en 2011 à Berlin où elle est aujourd’hui basée. Son projet détourne la mise en œuvre des carreaux de céramique, en ne recouvrant plus bord à bord une surface mais en réinventant une enveloppe pour une structure métallique autoportante. Fournis par Villeroy & Boch, les éléments sont utilisés dans leur format original carré, ou tronqués en rectangle. La découpe et le perçage par jet d’eau ont également été réalisés par l’entreprise. Les trames de câbles servant de support ont entièrement été disposées à la main, nécessitant plusieurs centaines d’heures de travail pour obtenir les motifs escomptés. Leur effet cinétique est activé par la promenade. La composition en labyrinthe intensifie le vertige sensoriel provoqué par la superposition des fragments dans l’espace. Une impression de moire s’ajoute à l’ensemble, de part la diversité des gris dans lesquels ont été teintée la faïence. Julie Biron signe ainsi une expérience forte sur fond de cérémonie du thé, en exploitant avec créativité un matériau sanitaire standard. Pour 2019, le résultat vient d’être annoncé et ce sont les candidatures ex-æquo de Grimshaw Architects et de Tony Saghafi & Eric Grosst qui concrétiseront donc deux pavillons répondant cette année à la thématique de la Lumière.

Publié dans le numéro 224 Janvier Février 2019 de la Revue de la Céramique et du Verre

 

Lucie Rie

Lucie Rie (1902-1995) est une immense figure outre-Manche, reconnue pour ses pièces tournées d’une élégance ultime. Sa carrière se déploie depuis son Autriche natale où elle installe son premier atelier en 1925, jusqu’à Londres, où elle a immigré dès 1938 et sera consacrée Dame en 1991, haute distinction accordée par l’Empire Britannique à ses sujets. Elle est une potière dont on ne parle qu’avec révérence, en baissant presque un peu la voix tant son influence est intimidante. L’importante exposition actuellement présentée par le Centre of Ceramic Art de York associe une sélection d’objets domestiques à des centaines de boutons révélés pour l’occasion. En effet, arrivant en Angleterre à l’orée de la Seconde Guerre Mondiale, Lucie Rie commença par façonner des articles de mercerie pour le commerce textile. L’humilité de cet emploi ne doit pas en relativiser l’excellence, et ces petits accessoires s’avèrent contribuer à l’élan moderniste qui distingue la femme. Les usines étant alors réquisitionnées pour l’effort de guerre, elle trouva dans cette activité une perspective dans laquelle s’engager, et par laquelle survivre. Ainsi la nécessité s’impose, sur le plan économique autant que créatif, d’autant que la population également soumise à des restrictions durant le conflit, ne pouvait faire preuve de coquetterie que par ces modestes détails vestimentaires. Dans le musée, l’accrochage est augmenté de productions de ses contemporains qu’ils aient été ses pairs ou ses étudiants, ainsi que de pièces traditionnelles médiévales. Parfois isolée de son vivant pour son style continental à contre-courant, Lucie Rie continue de rayonner grâce à l’opiniâtreté avec laquelle elle le développa, dans le raffinement et la simplicité.

jusqu’au 12 mai 2019, Centre of Ceramic Art (CoCA), York Art Gallery, Exhibition Square, York (Grande-Bretagne) Tél. +44 1904 687687 http://www.yorkartgallery.org.uk

Publié dans le numéro 224 Janvier Février 2019 de la Revue de la Céramique et du Verre