Portrait de Jean-Baptiste Janisset

Jean-Baptiste Janisset s’aventure. Il aime bien marcher. Le baroudeur développe une passion pour le Sud, et particulièrement pour ces anciens territoires coloniaux dont l’histoire offre un matériau brûlant, à l’heure des restitutions et des repentirs. Blasons, insignes, armoiries, macarons et autres décorations d’appartenance sont ses motifs de prédilection. Une façon de pervertir les attributions, pour mieux les rapatrier, les déplacer, les replacer. L’artiste continue à chercher sa propre manière de considérer aujourd’hui l’exotisme. Savoir être ailleurs. Et sa production, dans une humeur revancharde, adopte des moyens de vandale en son propre pays. Le verbe « subtiliser » atteste d’une certaine délicatesse. Même s’il confie être de moins en moins pirate, s’approprier des chantiers, faire un tour de France à voler du matos ou squatter des institutions sont des stratégies classiques qu’il pratique en contournant les lois, par nécessité économique mais pas seulement. S’il aborde avec respect les cultures des autres, il tient à demeurer sauvage là où il est indigène. Son premier moulage, il le fait au Sénégal, dans la rue, après s’être vu accordé la bénédiction de plusieurs entités spirituelles du continent. De là, rencontre après rencontre, il évolue à travers différentes sociétés qui toutes, croient. La foi fascine. Qu’il participe à l’Aïd el-Kebir à Alger, à une cérémonie Gaïndé à Dakar, à des funérailles traditionnelles à Bitam, à la victoire de la Coupe d’Afrique des Nations à Yaoundé, au culte Égoun à Abomey ou à l’Assomption de la Vierge Marie à Ajaccio, c’est la ferveur qui nourrit partout ses initiatives sculpturales. Il façonne le métal, le plâtre et la lumière, animé par ses propres transes. Et chérit les alliages, une forme de syncrétisme, parfois toxique. Il s’agit alors de se laisser envoûter par l’animisme bien incarné de Jean-Baptiste Janisset.

« Pour traiter d’un sujet douloureux, le plomb est très efficace. »

 

Publié dans le catalogue du 63e Salon de Montrouge

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Portrait de Laurence De Leersnyder

Laurence De Leersnyder sculpte. Ses volumes sont massifs et volontaires. De toute évidence, l’artiste se situe dans l’action. Elle coule, fond, verse, moule, creuse, observe, foule, dresse, répète. Dans ces élans, le travail d’empreinte est fondateur. La matière ajoutée semble toujours s’affirmer en contre-forme du monde, dont elle incarne alors la réserve. L’artiste fait ainsi un usage inédit du coffrage. Ses chambres de fortune évoquent celles, noires, qui permettent à la photographie argentique de capturer des images. Car ses œuvres ne se révèlent pas seules, ni simplement. Elles nécessitent un outillage astucieux, une mécanique au service de protocoles amples, voire monumentaux. Sa pratique se divise justement en deux approches. Et la classique différenciation ne s’opère pas tant au niveau de l’échelle, que du rapport à l’environnement. Les sculptures sont des objets clos, généralement isolés dans le mutisme d’une galerie. L’in situ embrasse un contexte architectural, considérant une cohérence des proportions. D’une part, il s’agit de s’émanciper des lieux, de l’autre, d’y adhérer. L’essentiel est de préserver sa mesure propre, de manipuler inlassablement les choses entre ses bras. Les gestes sont élémentaires. Les matériaux sont communs. S’affairer en suivant la chorégraphie des uns et le rythme des autres. Dans l’atelier, le temps est dicté par les processus engagés. La bétonneuse tourne, le terreau se tasse, le plâtre prend, le contreplaqué se tord, la résine fuit. Tout s’accélère et l’artiste se dépêche. Elle dit être souvent en retard. Étrangement, sa production s’impose comme minérale, qui n’est pas le règne de l’entrain. Cependant la sculpteure s’active, entraînée par les délais de séchage, les échéances d’expositions et autres enivrants couperets. L’objectif est atteint, même s’il lui arrive de courir tout en partant à point. Rien ne bouge, et pourtant ralentissements et précipitations façonnent le travail de Laurence De Leersnyder.

« Je ne rate jamais mes trains. »

Publié dans le catalogue du 63e Salon de Montrouge

Embrasser la terre

La poterie appelle traditionnellement le contact de la chair. Tout artisan pétrit l’argile avant de lui donner forme du bout des doigts. Massages et caresses éveillent une sensualité flagrante, sans citer une énième fois la célèbre séquence du film Ghost où un jeune couple transforme l’exercice du tour en un vrai numéro de charme. Si l’imaginaire hollywoodien caricature l’érection du pot loin des ateliers terreux, il ne faudrait pas taire pour autant l’engagement charnel qui caractérisent certaines productions. Changement d’échelle et facture sportive font alors de la céramique un art de la performance.

Le moulage ou l’empreinte résultant du corps comme outil, s’inscrivent dans une Histoire de l’Art nourrie au XXe siècle par les Feuilles de vigne femelles de Marcel Duchamp dans les années 1950, les Anthropométries d’Yves Klein dans les années 1960 ou l’Earth-Body d’Ana Mendieta dans les années 1970, pour quelques évidences les plus fameuses. En l’occurrence dans notre domaine, observons comment utiliser davantage que ces mains pour travailler les choses. C’est la silhouette entière qui s’active. Et comme toujours pour la terre cuite, le façonnage n’est que la première partie de l’exploit puisqu’il s’agit ensuite d’inventer un mode de cuisson capable d’opérer dans de telles proportions.

Hervé Rousseau, danser avec le grès
Voyager éveille nécessairement une attention imbibant nos pratiques. Et les potières du village Boloukpouémé au Togo continuent d’inspirer celle d’Hervé Rousseau. Il a ainsi mis au point une parade spectaculaire dans la lignée d’une technique ancestrale de cette zone du continent africain. Un piétinement tonique et sophistiqué modèle la glaise selon un mouvement rotatif relevant de la transe. L’aspect performatif n’est donc pas un caprice contemporain mais trouve au contraire ses racines dans un tradition séculaire. Outre son élan spirituel, cette action requiert des compétentes physiques telles que l’adresse et l’équilibre. À Boisbelle à la lisière de La Borne où travaille le potier, de larges galettes se distinguent par la spirale qui les constituent. Leur cicatrice hypnotise. Leur ampleur impressionne.

Alexandra Engelfriet, mener la lutte
La proxémie est l’étude de la perception et de l’usage de l’espace par l’homme. On différencie ainsi les sphères intime, personnelle, sociale et publique. Interrogeons-nous alors sur le terme à employer face à l’œuvre Tranchée qui se déploie sur un linéaire total de 20 m. Sa puissance sans aucun doute, est universelle. Elle fut produite en 2013 par Le Vent des Forêts, une structure remarquable agissant au cœur de la Meuse depuis plus de vingt ans via un parcours d’œuvres inédites que le public découvre au gré de 45km de sentiers. L’intervention prend place sur un territoire marqué par les guerres puis stigmatisé par la tempête de 1999. La matière violentée devient le motif de cette présente béance, soit vingt-deux tonnes d’argile façonnée par la hargne du corps complet. Ce combat repousse les limites au rythme d’une exceptionnelle vigueur. C’est à l’échelle du paysage que la céramique se mesure ici.

Une plus jeune génération parfois en marge du champ classique de la profession, s’affirme friande de défis. La britannique Florence Peake (1973) s’essouffle sur un sol meuble. L’américaine Brie Ruais (1982) s’acharne à laminer les surfaces. Le français Arthur Bateau (1993) emprisonne sa tête dans l’encolure d’une grand vase avec lequel il valse à la seule force de sa nuque. Avec l’effort pour dénominateur, toutes ces pratiques hissent la terre en lice pour devenir une véritable discipline olympique.

Publié dans le numéro 220 Mai Juin 2018 de la Revue de la Céramique et du Verre

Quel est la place des métiers d’art dans les collections publiques ?

De nombreuses réalisations de céramistes et de verriers figurent dans les inventaires des collectivités au gré des impulsions politiques, et de leur interprétation. Depuis des décennies et parfois des siècles, le pays alimente un réseau unique et citoyen de production, d’acquisition et de diffusion. FMAC, FDAC et FRAC correspondent ainsi à l’échelle municipale, départementale ou régionale de ces Fonds d’Art Contemporain. La présence de la céramique et du verre y semble fluctuante. Pour mieux comprendre le soutien apporté à ces domaines, voyons de plus près le fonctionnement de son avatar national, le FNAC.

Témoignage de Juliette Pollet, responsable de la collection Arts plastiques au Centre national des arts plastiques et anciennement responsable de la collection Design et arts décoratifs

Un peu d’Histoire
C’est à partir des collections royales, de la confiscation des biens du clergé et des émigrés que la Révolution constitue les premières collections publiques. Elles sont aujourd’hui gérées et administrées différemment selon leurs tutelles. Leur caractère majeur est qu’elles soient imprescriptibles et inaliénables. L’État français instaure dès 1791 la composition d’un fonds propre aujourd’hui enrichit et valorisé par le Cnap, établissement public du ministère de la Culture. Les initiatives en faveur des métiers d’art semblent se développer. Mais quand le Cnap a-t-il commencé à s’engager davantage sur ce secteur de la création ? Cette histoire croise celle du ministère en général, et des différentes politiques qui l’ont façonné. Dans les faits, il existe depuis 1981 trois commissions d’achats animées par des collèges spécialisés dont l’un s’intitule Arts décoratifs, métiers d’arts et création industrielle. Cette appellation traduit les débats de l’époque, en France, autour du champ du design allant de la tradition artisanale jusqu’à l’épanouissement industriel, bien que les définitions institutionnelles d’une part et corporatistes de l’autre ne convergent pas toujours.

Concrètement
Il n’y a pas de budget dédié spécifiquement aux métiers d’arts. Ce type de production est plutôt achetée dans la commission Arts décoratifs, métiers d’arts et création industrielle, comme l’indique l’intitulé, mais peut également rentrer dans le champ d’action de la commission Arts plastiques. Cette spécificité est donc plutôt à percevoir comme un facteur positif puisqu’elle relève autant d’un secteur que de l’autre. Le Cnap défend par décret le travail des artistes vivants. Les artisans ne sont pas a priori son champ d’action prioritaire, mais leur promotion fait régulièrement partie de ses lettres de mission. La question n’est pas tellement d’équilibrer l’apport entre art et artisanat mais plutôt de savoir, à l’endroit où agit le Cnap, quel genre de soutien il peut dispenser. Et depuis les années 2000, cet élan est orienté vers l’encouragement de collaborations via la commande publique. Existe-t-il d’autres dispositifs ? Un des leviers reste l’acquisition directe d’œuvres et d’objets produits sur notre territoire dans des ateliers de haute technicité, par exemple auprès du CIAV à Meisenthal, du CIRVA à Marseille ou du Vent des Forêts dans la Meuse.

[encart La commande publique
La commande est l’un des trois modes d’acquisitions du Fonds national d’art contemporain, aux côtés de l’achat et de la donation. Au XIXe siècle, une œuvre sur deux rejoignait la collection du pays par ce biais. De l’Après-Guerre jusqu’aux années 1980, nourrie par la politique culturelle d’André Malraux, la commande vit son essor dans l’espace public. Au tournant du siècle, elle embrasse les nouvelles technologies à travers des programmes visionnaires, motivant la création d’œuvres en ligne dès 1999. Ces projets révolutionnent la notion d’espace partagé, en considérant de nouveaux terrains citoyens. Un portail spécifique (http://commande-publique.videomuseum.fr/) dénombre actuellement 7499 entrées relatives à 1117 auteurs. Des initiatives en direction des arts de l’estampe, du textile et du feu ont régulièrement vu le jour, telles que Vitraux pour la Cathédrale Saint-Cyr-et-Sainte-Julitte de Nevers entre 1976 et 2009, Heureux le visionnaire en 1996, Métissages en 1998, Des designers à Vallauris de 1998 à 2002, 30 artistes 30 céramistes en 2001 ou Nouvelles Vagues dès 2010.]

Porosité des catégories, un avantage
En 2017, la commission Arts plastiques a pu acquérir sans remous notables des pièces de Patrick Loughran, qui se définit comme céramiste. Son travail aurait pu être perçu sous d’autres augures comme hors du champ d’action de ce collège. Qu’est ce qui amène de plus en plus d’artistes à créer des pièces fonctionnelles, tout en s’intéressant de près à l’Histoire des objets ? Faut-il distinguer les designers auto-entrepreneurs des artisans d’art ? Ces interrogations accompagnent des réflexions contemporaines. De manière assez intuitive, la valorisation d’un savoir-faire peut dans certains cas être une fin en soi, là où elle doit ailleurs être appliquée à un projet plus vaste. L’intérêt à l’heure actuelle ne consiste plus en l’étude d’une catégorie comme périmètre autonome. Précisément, le brouillage et les espaces de rencontre qui la caractérisent éveillent les esprits. La difficulté à saisir sa place atteste peut-être de l’instabilité, voire de l’artificialité de cette notion. Ainsi le genre ouvert des métiers d’art et la manière dont l’actualité en fait une question centrale de la création, leur offre une représentation croissante au sein des collections publiques.

Publié dans le numéro 220 Mai Juin 2018 de la Revue de la Céramique et du Verre

Portrait d’Anne Bourse

Anne Bourse vit et travaille au sommet d’une tour. Vingt-six étages la séparent du sol, cet endroit d’une relative stabilité où elle ne veut quoiqu’il en soit rien socler. Ses œuvres n’ont jamais de piédestal et c’est là une des constantes qui alimentent son écart avec toute autorité. Elles apparaissent sans avoir été posées. Ou en s’en donnant l’air au moins. Mise à part cette altitude hissant l’artiste dans les nuages, tout est horizontalité.

« T’as pas le vertige ? »

Sainte-Barbe est une martyre biblique. Enfermée comme tant d’autres par les bons sentiments d’un homme, elle œuvra avec opiniâtreté pour consolider ce en quoi elle croit. Le façonnage de sa foi résista aux tortures les plus inventives. Elle sait s’échapper des flammes et la foudre lui obéit. Aujourd’hui patronne des architectes, géologues et pompiers, on la prie pour protéger toute activité du feu, tellurique ou céleste.

« Et d’ailleurs je suis claustrophobe. »

Anne Bourse ne s’isole pas, au contraire. Elle affirme l’importance de s’accorder des plaisirs exogènes. Cocktails. Avec le ciel à portée de vue, elle est liée au monde et en imprime les vibrations. Elle s’est trouvé son propre nid, après avoir travaillé durant des années chez les autres, sur la table de leur cuisine ou bien partout où ils continuaient leurs conversations. Elle les entend toujours.

« J’en ai plein d’idoles. »

Rapunzel surgit de l’imaginaire germanique. La jeune entrepreneuse aux longs cheveux multiplie les alternatives pour échappatoires. La raiponce à laquelle son nom fait référence, est d’ailleurs une plante autogame, qui se fertilise elle-même. L’élégant maniérisme de sa tignasse motive courbes et déliés. Trichophagie. Bézoard. Ses mèches sont des enluminures léchant les majuscules des paragraphes parcheminés.

« C’était un jeu entre moi et moi. »

Anne Bourse dédicace ses passions à tel neurologue, auteur ou autre humain encore présent pour elle lorsqu’elle ouvre les yeux. Ses intentions prennent parfois la forme de dessins ou de sculptures, presque par défaut de vocabulaire. Les nommer les rend cependant plus concrètes. Leur plastique épistolaire fait le choix d’une grammaire ouverte et diluée. Ses découpes présentent une surface aquarellée, trempée de couleurs haptiques.

« Je fais rarement des œuvres, ce sont plutôt des choses qui sont là. »

Pénélope incarne inlassablement la constance. Figure méditerranéenne, elle s’absorbe dans un objet amoureux. Défaire la nuit ce que le jour fait. Sans jamais achever sa tapisserie, elle s’affirma en ignorant les sirènes. Sa toile sentimentale est un habit dans lequel se lover. Souplesse. Douceur. Malgré une étymologie discutée, son origine fréquente toujours un animal ailé. L’essentiel est d’associer l’épouse à un oiseau libre.

« Il parait que c’est dur d’écrire sur mon travail. »

Anne Bourse vit et travaille au sommet d’une tour. Elle aussi a beaucoup de patience. Pour effleurer ses ouvrages, il fallait faire la connaissance de quelques personnalités bien déterminées. Archaïque, médiévale, antique. Autant de sensibilités en élévation. Ici dans le dix-huitième arrondissement, c’est un ascenseur qui nous entraîne vers l’artiste. C’est haut. Souvent, les contes ont un début, puis leurs issues bifurquent. Il était une fois.

Publié dans Code South Way #5

Portrait de Réjean Peytavin

Réjean Peytavin multiplie les conquêtes. Il s’agit d’envisager de quoi elles sont la victoire. Chaque nouvelle série est un territoire à remporter, au sein d’une immensité de compétences à acquérir. Avec la céramique de façon générale, toute cuisson est un challenge. Défourner relève, c’est selon, de l’ultime satisfaction, du contentement, du simple soulagement, de la convenance, de la déception partielle ou de la mortification. Il peut exister ici différents paliers entre gagner et perdre. Une pièce sortant entière de l’antre, est déjà un triomphe.

Réjean Peytavin décline les configurations. Il s’amuse à fatiguer les combinaisons, non pas par divertissement mais bien pour tester le bien-fondé des équilibres. Sa science est expérimentale et de bouture en greffe, tout doit
être essayé sans vraiment chercher de formule. Une fantaisie plastique surgit alors, à partir de collages déraisonnables qui finissent par tenir. La quantité naît d’un appétit d’apprivoisement des techniques. Et leur domination doit se voir. La fierté devient ornement. Et en bon sportif, elle se brandit.

Réjean Peytavin diversifie les compétitions. Qu’il foule Limoges ou Jingdezhen, c’est en winner qu’il revient. Et ses pièces en témoignent, vigueur dans les ruines. Veni, vidi, vici. Le trophée est traditionnellement la dépouille d’un
ennemi. Il atteste d’un succès en en fournissant les marques tangibles. La porcelaine toujours contrainte, offre par sa mise en forme la preuve de sa soumission. Tout artisan du feu sait pourtant qu’il ne travaille pas contre lui, mais avec. Les flammes ne sont pas concurrentes. Au contraire, elles arbitrent et décideront l’issue du jeu, relativisant la fameuse formule romaine.

Publié dans le catalogue de l’ENSA Limoges dans le cadre du post-diplôme Kaolin

Portrait de Jordan Derrien

La main chaude est un jeu d’enfants consistant à superposer ses menottes droites puis gauches à plat, en un feuilleté de chairs. Celle du dessous vient retrouver le sommet de la pile, et ainsi du suite jusqu’à épuisement ou ennui. Une autre règle veut qu’une fois un certain chiffre atteint, une dispersion s’opère pour éviter l’ultime coup du dessus. Dans tous les cas, une chaleur commune naît de tant de contacts. Les frictions conservent voire augmentent la température des paumes, donnant aux participants euphoriques, l’impression d’une boule d’énergie à préserver. Au temps de la marine à voile, c’était également un divertissement de matelots.

Jordan Derrien vexe l’idée classique d’une sculpture ascendante. Face à l’érection victorieuse, c’est la réalité de la pesanteur qu’il célèbre au contraire. Sans aller jusqu’au flasque, c’est ce semi-mou cher aux exploits du Kamasutra, qui lui permet de multiplier ses configurations. Vous savez, quand c’est fini et qu’on en veut encore. Cette langueur chérit une temporalité assez intempestive, loin des assauts obligés. Du matelas à la baignoire, les objets que l’artiste cherche et trouve, impliquent toute position non dressée. Les corps se relâchent. Les surfaces se flétrissent. Leur moiteur, leur tiédeur, se distinguent par un caractère mitigé, ni franc ni vigoureux. Non pas que tout s’avachisse. Il s’agit de déterminer une structure à contrarier, une action à troubler. Cette résistance demande autant d’efforts au moins, que ceux propres à la culture physique du bâtisseur. Encore des flots de transpiration en perspective.

La main chaude est celle de quelqu’un, lorsqu’elle est sèche, qui sait se contrôler. Imperturbable, prévoyant, il se sent responsable de soi et des autres. Si elle est froide et sèche, c’est un introspectif, qui analyse le monde et les gens, qui sait conseiller les autres, mais a du mal à s’engager, à entrer dans l’action. La main chaude et humide dénote une personnalité spontanée, optimiste, qui recherche la compagnie des autres et compte sur sa chance. Enfin, si la main est froide et humide, il faut s’attendre à une personne calme, méthodique, qui ne remet pas en cause l’ordre établi et qui, dans un groupe, apporte sérénité et bienveillance.

Jordan Derrien mâche son papier. Ce principe imagé relève d’une régulière mastication afin d’obtenir la meilleure des pâtes. Techniquement, la salive lubrifie les fibres. C’est une humeur aux nombreux pouvoirs. Outre sa fonction essentielle à l’entrée du circuit digestif, la permanence de sa présence assure à la bouche, une santé et une performance optimales. Un humain sécrète quotidiennement 1 à 2 litres de bave, déglutie par réflexe. Si les postillons importunent tout interlocuteur, les glaires tièdes peuvent marquer plus frontalement encore la soumission voire l’humiliation. Les sucs buccaux véhiculent au-delà d’une hiérarchie des rôles, un nombre vertigineux de bactéries, pour le pire et le meilleur. Ainsi un couple qui s’embrasse durant dix secondes avec la langue, s’en échangent 80 millions. A une fréquence de neuf baisers français par jour, leurs salives finiraient identiques, facilitant ainsi l’ingestion d’une même nourriture ou la résistance aux mêmes infections.

La main chaude est un tableau signé par Jean-Honoré Fragonard, qui trouva bon de portraiturer un tel badinage. Le règlement adulte diverge, même s’il est toujours question de paluches. Les joueurs désignent coupables et victimes, proies et assaillants. Les postérieurs s’offrent. Les yeux se ferment. Les mâchoires se lovent dans les bas-ventres. Sans intérêt tactique majeur, cette amusement semble surtout échauffer la clique, à moins que sa représentation galante ne soit que pure métaphore d’une orgie en plein-air. L’absence de verticales rigides dans cette composition d’un format pourtant dit « à la française », y est manifeste.

Publié dans la revue Initiales #11 IG lancée le lundi 28 mai 2018 à 19 h à la Fondation d’entreprise Ricard à Paris et le mercredi 6 juin 2018 à 18h30 au Musée d’art contemporain à Lyon

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Portrait de Neil Haas

Pour la première fois, Neil Haas foule la Provence et ses paysages peints, ces endroits mythiques qui pour le promeneur d’aujourd’hui, semblent exister parce qu’un maître les immortalisa hier. D’ailleurs lorsque l’on se balade par là, des reproductions de tableaux brûlées par le soleil sont plantées afin d’identifier, imaginer, comparer, anticiper, empêcher, la réalité des points de vue. De retour dans son atelier, l’artiste continue d’user d’un moteur de recherches pour observer au travers des images qu’il filtre, tel ou tel cliché sur l’écran. Difficile de croire malgré tout qu’il revienne tout à fait indemne de cette insolation.

Pour la première fois, Neil Haas quitte la Grande-Bretagne six semaines consécutives. Le ressenti de cette durée semble élastique, d’une île à l’autre, de la Tamise au Rhône. Et le sujet de Sa Majesté trouve finalement ses aises hors du Royaume. Là-bas, la ville consume. Ici, la quiétude nourrit. Après l’appréhension, le confort s’installe progressivement auprès de l’artiste qui voyage très peu. Différentes phases se sont ainsi succédées lors d’un séjour prenant des airs initiatiques, loin du quotidien londonien, de ses sollicitations sociales et ses charges alimentaires.

Pour la première fois, Neil Haas se sent étranger. Non en fait pour la seconde car cette impression avait déjà surgi lors d’une autre résidence plus courte en Lituanie. Ainsi on vous invite dans un endroit que vous ne choisissez pas mais qui vous veut, qui a tout organisé pour vous, qui vous a réservé une place. La langue est différente. Elle compliquera une communication déjà fantaisiste, un rapport au monde fasciné par l’autre tout en gardant avec lui ses distances. L’éloignement oblige à se concentrer sur soi, et dans un premier temps, c’est effrayant. Ici, aucune échappée ne vous en divertira.

Pour la première fois, ou presque, Neil Haas peint à l’huile. Ses habituelles acryliques sont restées chez lui. Satisfait, il a fini par produire sept nouvelles toiles. Bien-sûr pour le grand format, il fallut racheter des bidons de couleurs synthétiques, mais c’est la surface à peindre qui fit là office de défloration. Dans son atelier et exceptionnellement sur le sol de la maison où fut déployé un support de dix mètres-carrés, il œuvre en restituant ce qu’il absorbe, étant venu sans aucune préméditation si ce n’est la volonté de vouloir retrouver son médium de prédilection. Il écoute Chérie FM toute la journée.

Pour la première fois, Neil Haas peint sur le motif. Il a toujours beaucoup marché qu’il soit à la ville ou à la campagne, pour reluquer les mecs. Il observe alors les vies des autres, se projette dans toutes les intrigues qu’elles peuvent susciter, s’engage dans de superficielles filatures et se passionne pour des aventures unilatérales. Un animal sans propriétaire. Un véhicule vide. Des détritus abandonnés. Ici comme ailleurs, il s’amourache de détails qui vont ensuite se cristalliser dans des compositions érectiles. L’artiste cherche partout à deviner l’humanité. Autour de Moly-Sabata disons-le, il y a davantage de fleurs que d’hommes.

Pour la première fois, Neil Haas étend son linge dans un parc, sous la brise et la chaleur d’une météo clémente. Lorsque soudain il pleut, chacun se précipite pour rentrer ses vêtements au sec. L’averse se contemple à travers une fenêtre ou depuis un abri. Il est rare de s’offrir l’expérience directe d’une précipitation, en se maintenant en son cœur, pour en savourer la saucée. Observer la flore en pleine ondée, c’est nécessairement se mouiller. Alors que nous bavardons de son travail, l’artiste prépare des cookies.

Pour la première fois, ce n’en est pas une. Neil Haas s’extasie pour la jeunesse. Et comme toute tempête, il faut en être sorti pour la scruter. L’adolescence est ce flot dont vous êtes le lys. Rarement témoin de la sienne, nous sommes bien trop occupés par les bouleversements qui s’y opèrent. Les fruits ne se regardent pas mûrir. Audace et timidité. En un âge où l’on apprend progressivement à formuler son désir, notre artiste esquive. La peinture est sa manière d’obtenir les choses sans avoir à les demander.

Publié pour l’exposition personnelle « Fleurs dans la pluie » de Neil Haas au Musée Estrine à Saint-Rémy-de-Provence

Portrait de Mireille Blanc

Mireille Blanc peint l’image des images. Dans son atelier, sur de la toile libre et vierge grossièrement découpée puis agrafée au mur, des rectangles se remplissent de couleurs. L’application passe essentiellement par de l’huile posée au pinceau, parfois augmentée d’autres ajouts indirects. L’onctuosité de la touche est devenue caractéristique. Et autour de la zone envisagée, des marques s’accumulent en constellation et semblent s’animer en orbite. Surplus de matière. Essais chromatiques. Ces marges techniques sont un espace intermédiaire entre la palette et l’œuvre. La mise en forme du tableau finira souvent par anéantir de tels témoignages dans des replis invisibles ou des chutes abandonnées. Des chiffons gisent au sol. Un chien respire dans un coin. Ces détails se retrouveront peut-être un jour eux-même portraiturés en de futures pièces, pourvu que quelqu’un les immortalise. Tout se resserre. Pendrillons sur scène. Œillères d’une monture. Diaphragme d’un appareil optique. Il s’agit de diriger le regard et d’affirmer les visées. Par ses cadrages extrêmes, l’artiste excite un art du liseré, cette méticulosité du bord. Elle manifeste le fragment pour prescription et parvient à statuer, à statufier. C’est le châssis qui opère en ultime couperet de ses peintures.

Mireille Blanc imagine des épaisseurs sentimentales. Elle apporte cette mesure ne relevant pas tant de la profondeur, que d’une autre impression encore. Ni troisième, ni quatrième, voilà une dimension qui échappe à l’énumération. Sa pratique aiguise des moyens picturaux pour révéler la réalité de clichés amateurs, de clichés aimés. L’infante des eighties grandit dans une époque voyant l’utilisation de la photo déjà bien démocratisée, scandée par l’attente du développement, les régulières aberrations du tirage et la surprise du moment retrouvé en feuilletant les albums. Puis d’un siècle à l’autre, tout cela s’est dilué dans l’instantanéité des stimuli électroniques. C’est donc l’usage voire l’usure qui se retrouve au cœur d’une production imprégnée par la matérialité des souvenirs, brouillés par un reflet, rognés par une encoche, coupés par une bordure. La photographie argentique reprise à son tour par l’outil numérique intervient très tôt dans le présent processus. Bien que tamisant inlassablement le monde, tout vestige ne déclenche pas chez l’artiste un désir de peindre. Ce qui doit être représenté s’impose. Et c’est dans un matériau familier voire familial que se débite la pellicule des images.

Mireille Blanc voile nécessairement ses surfaces. Ses tableaux se distinguent par ce film infime, lorsqu’il ne s’agit pas d’un feuilleté plus sophistiqué, qui nous séparent toujours de ce que l’on croit y identifier. Custode ou courtine. Banne ou cantonnière. Tablier ou brises-bise. Nombreux sont les termes pour qualifier selon des domaines spécifiques, cet écran faisant office d’opercule entre deux mondes. Il s’en passe derrière les devantures. Et l’étoffe permet de plisser la perception des choses. Sa sensibilité proclame les stigmates de l’artificialité Elle leur attribue une texture propre, une sensation tangible. Cette prégnance conduit une conscience des mécanismes de la représentation et des multiples détours et truchements qu’elle exige. Il y a constamment plus d’obstacles visuels qui nous éloignent des sources. Dans une maison, les voilages insolées durant des décennies gardent l’empreinte des contours des fenêtres, des bibelots qui patientent par là et qui sait, de la vue sur laquelle elles donnent. Photogrammes sauvages. Au-delà de la fertile métaphore, la peintre chérit les tentures et autres broderies décoratives en tant que motif. Leur dessin, suranné de préférence, assure par l’entremise d’un paysage figuré ou d’entrelacs complexes, une couche supplémentaire au sein de cette cuisine ophtalmologique. De quoi accentuer les stratégies d’apparition et de dissimulation permises par le jeu des rideaux.

Revêtements, mémoires, confidences.

Publié le 14 avril 2018 dans le catalogue Œuvres/Works 2011-2018 aux éditions Sunset

Portrait de Baptiste Charneux

Baptiste Charneux développe ses gestes et son imaginaire dans la terre. Les autres techniques auxquelles il s’est essayé telles que le bois et le métal continuent aujourd’hui de servir son activité principale, pour mieux la socler. Appliqué et inventif, il excelle à bousculer les bonnes manières. Un pot se tourne. Une couleur s’émaille. Du grès se modèle. Il ne s’agit pas d’ignorer ni de détruire ces généralités mais plutôt de les prendre par contradiction comme autant de défis à relever. L’artiste travaille beaucoup, et dans un permanent effort de surpassement. À l’école à Beauvais puis à Caen, proche de sa famille dans les forêts ardennaises ou les montagnes alpines, de passage au bord du Rhône, à Prague dans son propre atelier de Strašnice ou une fabrique de Žižkov, il s’empare à chaque fois de savoir-faire spécifiques assumant une pratique de la céramique selon des situations précises. Car l’argile provient toujours d’un terroir.

Baptiste Charneux manifeste sa dextérité et son vocabulaire par la terre. Ses déplacements lui permettent d’expérimenter un éventail de propriétés. Il touche ce qu’il trouve, là, par choix plutôt que par défaut. Falaises des vaches noires sur le littoral normand, faïence claire dans le Bessin, matière à briques en Picardie, faïence rouge vernissée du Roussillon, grès de Flandre française, de République tchèque ou de Province germanique, offrent chacune leur qualités propres. Une cartographie se dessine, charnelle et enfouie. Aujourd’hui c’est avec et chez la céramiste praguoise Eva Pelechová que l’artiste signe un ensemble de nouvelles œuvres. Cette première exposition personnelle résulte d’une résidence d’un mois à l’initiative de Michal Novotný pour Futura qui inaugure ainsi son programme « Arts project in Ceramics & Clay ». De la recherche à la production, ce baptême prodigue du temps, de l’espace et des ressources.

Baptiste Charneux confirme son talent et sa passion pour la terre. Son présent projet traduit un émerveillement en tant qu’émigrant, face aux pignons bariolés de sa nouvelle ville. Leur style penche davantage vers la fantaisie que la raison. Il s’agit de privilégier une Histoire par la parure. De moulures en moulages, l’artiste décide d’en reproduire des fragments en s’appropriant formes pompeuses et palette pastel. Pour cela, toujours enclin à contrarier les habitudes, il s’aventure dans une entreprise laborieuse et satisfaisante, consistant à fabriquer lui-même ses pains teintés dans la masse. Le challenge est réel car le grès ne se colore pas si facilement, surtout lorsque l’on veut comme lui, éviter la froidure des émaux. S’en suit une épopée alchimique dont les nombreuses opérations guideront secrètement l’obtention d’une pâte à nouveau malléable.

Baptiste Charneux aiguise sa technicité et son jeu avec la terre. Une fois cette possible mais industrieuse manipulation effectuée, il dispose d’un matériau qu’il exploite par estampage et combinaison à partir des recoins de l’architecture qui le concerne. Un ultime ponçage accentuera les contours et nuances de ces mystérieux blocs. Et pour alimenter davantage encore son enquête baroque, l’artiste a également façonné des bestioles empruntées au même décorum originel. Il raffine le grotesque. Il construit ses ruines. Tous ces oxymores installent durablement sa sensibilité dans un romantisme qui chérit autant la grimace que la majesté, pourvu qu’elles soient associées. Ainsi ces céramiques sophistiquées seront présentées selon des principes évoquant le lexique du chantier. L’étape s’annonce déterminante dans l’établissement d’une sensibilité inspirée et innovante dans le champs de la sculpture.

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