Chloé Devanne Langlais

Chloé Devanne Langlais sculpte pareillement la matière, que celle-ci soit électronique ou tangible. Ainsi elle tranche une séquence vidéo comme elle fend la mousse expansive, façonnant les substances par cuts sans transition, en taille directe. Par l’intermédiaire d’un logiciel de montage de son cru, elle expérimente en ce moment les possibles interactions entre œuvres palpables et visions numériques. Le jeu avec ces bornes contrastées lui permet de multiplier les strates, et de les traverser en diagonale pour mieux régaler des fictions à l’infini. Le pixel prend de l’épaisseur. Cette histoire de reliefs trouve aujourd’hui un écrin opportun pour se déployer, à Flaine, la station mythique ayant imposé sa brutalité sophistiquée en plein alpage. L’érosion et l’érection, le calcaire et le béton, la réserve et la saillie, ont modelé cet endroit unique où règne le minéral. Et que l’on écoute la légende séculaire d’un géant qui se serait reposé là en creusant de son poids la montagne, ou l’audace d’après-guerre fédérant les signatures prestigieuses au service d’un humanisme sportif, tout concorde au récit du gigantisme redessinant la géométrie du massif. L’artiste s’y glisse à son tour, nichant sa sensibilité sur cet oreiller savoyard pourtant réputé inaccessible. Née puis instruite dans les Alpes, elle entretient une familiarité certaine avec ce paysage rocheux. C’est donc en terrain connu bien qu’extrême, avec un projet inédit intégralement conçu et produit sur place à l’occasion de la première résidence de sa carrière, qu’elle décide de frôler « L’horizon des événements », expression utilisée en astrophysique pour désigner les contours d’un trou noir au-delà desquels nous ne savons rien. La plupart des conjectures affluent cependant vers une distorsion voire une inversion du temps et de l’espace. Ce trouble spatio-temporel enveloppant la genèse de toute chose, Chloé Devanne Langlais l’invite au cœur du complexe architectural visionnaire. Le socle du Big Bang se retrouverait ici-même, en une explosion originelle. Bam.

→ Publié à l’occasion de l’exposition personnelle « L’horizon des événements » de Chloé Devanne Langlais au Centre d’art de Flaine

l_77-1601901890-lhorizondesevenements3↑ Chloé Devanne Langlais

Maximilien Pellet

Maximilien Pellet aiguise une géométrie de la surface. Non pas que le plat soit la seule dimension de sa production, mais ses œuvres par leur qualité de paroi, leur logique de pavement et leur lexique héraldique, affichent un appétit flagrant pour la planéité. Sa formation en image imprimée aux Arts Décoratifs de Paris, dont il sort diplômé en 2014, peut éclairer son aisance à composer des visions propres à la sérigraphie, à la gravure ou à l’édition. Il continue aujourd’hui à beaucoup dessiner, et toujours à penser par croquis, qui remplissent ses carnets. C’est ensuite par son engagement successif au sein de trois ateliers associatifs incluant la villa Belleville où il est actuellement basé, qu’il acquiert des compétences au contact de complices et de nouveaux équipements. La mutualisation des outils assure une autonomie de facture. De la sorte, il perfectionne sa technique de l’enduit, puis de la céramique. Ces savoir-faire lui permettent d’affirmer un vocabulaire au fort potentiel combinatoire. Tout semble faire puzzle. L’ensemble de son travail peut ainsi être lu selon le principe du tangram. Né d’un carreau de faïence qu’un empereur chinois aurait brisé, ce jeu est constitué de sept pièces élémentaires qui forment initialement un carré, mais dont la juxtaposition ouvre un panel infatigable de figures. D’un problème, résulte un éventail de solutions. Outre l’inventivité plastique qu’elle éveille, cette parabole insiste sur l’économie de moyens et la ruse en présence dans la pratique de Maximilien Pellet. Après de premières expositions personnelles à Paris en 2017 puis Orléans et Pantin en 2019, la Double V Gallery lui consacre en 2020 une importante visibilité. Dans le sud de la France, Maximilien Pellet s’était déjà distingué dans le cadre du festival Design Parade organisé par la villa Noailles à Toulon. On pouvait y admirer un sol, dont les pavés bancals invitaient davantage à la contemplation qu’à l’usage. L’émail flashe d’une brillance électrique. Le répertoire relève du hiéroglyphe. Et sa passion du décoratif embrasse ostensiblement les joies du mural, et tout ce qui s’y accroche.

→ Publié à l’occasion de la première exposition personnelle en foire de Maximilien Pellet par Double V Gallery (Marseille) à Art Rotterdam 2021

034_maximilien_pelletc2a9jeanchristophe_doublevgallery↑ Maximilien Pellet, Échiquier, 50 x 50 cm, céramique et bois, 2020 | Courtoisie de l’artiste et de Double V Gallery (Marseille), crédit photographique Jean-Christophe Lett

Lucien Petit

Lucien Petit est sculpteur. Son métier partage avec l’architecte l’ambition de construire, faisant sortir du sol des formes hospitalières. Les siennes se dressent sans répondre à aucun programme. Elles tiennent, empruntant parfois leurs contours à l’habitat, aussi rustique soit-il. Alors elles abritent un souffle. À chaque fois, une idée trouve refuge dans un volume, se loge à l’intérieur. Des statures bien bâties offrent l’asile. Temple, toute œuvre sert de réceptacle tangible pour contenir ce qui ne l’est pas. L’artiste fige une enveloppe pour mieux héberger le mouvant. Silhouettes austères et surfaces rugueuses affirment l’autorité de la stabilité, ancrée avec aplomb sur un plan dont elle conforte les perpendiculaires. Sur le promontoire de l’ostentation, des verticales paradent humblement, debout. Leur robustesse témoigne d’une nécessaire rigueur.

Lucien Petit est sculpteur. Son parcours témoigne d’une familiarité avec la céramique, dont il travaille le potentiel technique et plastique, autant qu’il en embrasse la philosophie. C’est bien-sûr le feu qui donnera toujours la dernière touche à ses pièces, que lui-même ne façonne pas forcément de ses mains seules. L’usage de gabarits permet d’obtenir des objets sans modeler directement la terre. Contrairement à l’utilisation du moule, une empreinte charnelle demeure. L’aspect manufacturé doit trouver sa juste mesure, pour maintenir l’état de la matière entre réflexion et spontanéité. Il faut s’autoriser à tâtonner, quitte à arrimer ses doutes. Formé à la porcelaine industrielle, l’artiste expérimenta diverses argiles selon le vaste éventail de leur traitement, pour aujourd’hui façonner principalement du grès dans son atelier installé dans les environs de La Borne, où il procède à des cuissons à bois. Depuis la motte malléable posée devant lui, jusqu’à la sortie du four, transpire une indéniable adresse.

Lucien Petit est sculpteur. Son vocabulaire réveille la modernité des maîtres du siècle passé. Une géométrie dicte le tracé de ses allures, nourries par la radicalité des avants-gardes autant que par la violence du brutalisme. Et à l’image de ces références récentes, il s’agit de creuser plus profond encore pour frôler les lignes irréductibles de cultures ancestrales. La solennité de ses figures résonne avec certains cultes séculaires, dont les rituels millimétrés imposent d’impeccables agencements. Un pareil cérémonial guide l’organisation de ses œuvres dans l’espace. Ainsi elles peuvent surgir par familles, qui paraissent bouger lorsque nous nous déplaçons autour d’elles, petites, moyennes et grandes semblant changer de taille selon le jeu de notre circulation. Cette stratégie cinétique dans l’ordonnancement des choses se doit d’être orchestrée avec fermeté.

Lucien Petit est sculpteur. Sa sensibilité s’est forgée au contact d’une lignée de personnalités, qu’elles aient orienté sa propre démarche ou bénéficié de son expertise, sans contradiction. Car c’est bien dans les deux sens que cela fonctionne, et la biographie de l’artiste nous fait percevoir l’éminence de la transmission des savoirs, par l’expérience. Il les reçoit. Il les donne. L’humanité partout est flagrante, incarnée dans des compagnonnages calibrés par le travail, parfois renforcés par l’amitié. Cheminant au fil des rencontres, les conversations se cultivent. Certaines seront indélébiles. Un intérêt pour le temps minéral, qui s’étale dans la durée hors de l’échelle personnelle, reste lisible jusque dans l’aspect de cette production aux textures convoquant les attentions de l’érosion. Parmi la plus immatérielle des forces en présence, la lumière caresse tout avec volupté.

Lucien Petit est sculpteur. Son élan exige à tout niveau des talents d’acrobate. S’aventurant entre le mécanique et le sensible, sa création atteint aujourd’hui un moment-clé. Cinq années de recherches signent déjà une étape, inscrite par l’installation de sa nouvelle fabrique à Boisbelle fin 2014. De bilans en perspectives, la période marque un pivot. L’artiste construira prochainement son propre four, lui permettant déjà d’envisager des pièces de plus grande taille. Des superlatifs s’annoncent. Une souplesse s’affirme. Des socles trônent. Le mouvement circule. Ses confidences évoquent défis et incertitudes, puissance et vulnérabilité. Toujours cette pondération, manifeste, à entretenir. Alors les humeurs balancent, harmonisant vides et pleins, consolidant l’équilibre primordial entre rectitude et sensualité.

→ Publié à l’occasion de l’exposition personnelle « Le geste sur pied » de Lucien Petit au Centre Céramique Contemporaine (La Borne)

Vincent Ferrané

Vincent habille. Il couvre ses modèles d’une enveloppe de lumière, dont ses images enregistrent la réflexion. C’est ainsi que chaque détail revient vers nous, sans hiérarchisation, frôlant les genres de la nature morte, du portrait voire du paysage, qu’il soit rideau de dentelle, caisse en plastique, chaîne métallique, portion de peau, emballage alimentaire, tube de dentifrice ou pli de satin. Tout est uniformément visible.

Vincent s’immisce par des flashs intrusifs, dans les recoins d’intérieurs aussi quelconques et spécifiques que puissent être une chambre à coucher ou une salle de bains. En huis clos, une chorégraphie du quotidien se reproduit. Il s’agit de se préparer pour sortir, de chez soi, de soi. Le corps demeure pour tout le monde un support. Le vêtement devient une expression, littéralement. Ça fait surface.

Vincent accorde une visibilité aux gestes ordinaires. Il donne à voir les coulisses de la silhouette, le vestiaire de stratégies entre dissimulation et révélation. Chaque sujet en maîtrise activement la signature, avec imagination et minutie. Sept prénoms affranchis de leur patronyme nous font visiter leur atelier, safe space de la fabrique du self. Il convient ici de rester infinitif, afin que chaque paragraphe puisse se conjuguer à sa propre personne.

Matthias joue au sein d’une vaste panoplie d’accessoires. Nous sommes l’après-midi. Jauger son humeur. Tourner en rond. Être un peu dans tous les sens. Perdre la moitié. Ne pas y avoir pensé à l’avance. Peindre entre temps. Ne pas aimer prévoir. Clore soi-même. Hésiter souvent jusqu’au dernier moment. Essayer d’avoir l’air innocent. Entrecouper de pauses. Papillonner. Et des autocollants recouvrent par essaims les placards de la cuisine.

Ava s’intéresse aux avant-gardes brésiliennes. Nous sommes en fin d’après-midi. Chercher de nouvelles choses. Ne pas mettre trop de maquillage. Avoir parfois beaucoup à faire, alors se vêtir normalement. Aborder différents aspects de sa féminité. Ne pas réussir à contrôler le regard des autres. Devoir se cacher dans des fringues plus larges. Et des photos d’identité, comble de la standardisation, tapissent les murs de l’appartement.

Leo se demande à qui vouloir ressembler aujourd’hui. Nous sommes le matin. Rêver beaucoup. Reprendre conscience. Se changer trois fois. Donner sa totale confiance sans même savoir si on peut faire ça. Répéter des scènes. Mettre ce sweat pour ne pas avoir à se poser de questions. Faire ressortir son torse. Ne pas pouvoir se permettre d’être vulnérable. Et des traces maculent sa glace d’appoint.

Raya travaille beaucoup en ce moment. Nous sommes en début de soirée. Se présenter au dehors. Se trouver facilement à l’aise. Se définir pour que les autres n’essaient pas d’imaginer plus que ce que nous leur montrons. Alimenter le cliché. Contredire la caricature. Se plaire. Développer son répertoire avec assurance. Tramer quelque chose. Ne pas s’oublier. Et les jouets voisinent les cachets et les cosmétiques.

Mathieu se dit juste à la fin, c’est beau. Nous sommes l’après-midi. S’observer. Se changer. Se détester. S’aimer. Rester un homme. S’apprêter. Se maquiller. Être grande pour une fille. Être assez soft dans la vie de tous les jours. Se coiffer. Célébrer la forme pronominale. Être très bien au naturel. S’accepter à cent pour cent. Se raser. Et les récipients s’accumulent devant le four.

Jackie fait tout pour ne pas avoir trop chaud. Nous sommes le matin. Avoir la tête dans le cul. Sentir la cuite de la veille. Héberger une amie. Éviter les auréoles. Mettre de la crème sur ses cicatrices. Aimer avoir les mains libres. Vouloir les épaules aux épaules. Ne pratiquement plus marcher. En essayer plusieurs pour voir. Ne pas se charger. Se parfumer. Se rendre compte qu’il pleut. Et un déodorant trône au bord du lavabo.

Maty suit l’ordre habituel. Nous sommes en milieu d’après-midi. S’apprêter. Ne plus essayer tant de tenues. Se mettre en valeur. Se préparer comme si. Se laisser guider parfois. Garder les mêmes mouvements. Regarder. Partager une confidentialité un peu mise en scène. Ne pas souvent dessiner sur son lit. Prendre plus de temps si c’est festif. Et un peigne patiente entre des boîtes, des cartes et des lunettes de soleil.

S’habiller n’est pas si simple que ça. Jour après jour, nous y parvenons.

→ Publié dans Every-day de Vincent Ferrané aux Éditions Libraryman (Anvers)

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Anne Dangar sanctuarisée. Renouveau de l’art sacré

Le musée du Hiéron consacre actuellement plusieurs salles à la présentation de trois ensembles qui viennent enrichir ses collections. Parallèlement à une acquisition d’œuvre contemporaine et à des tableaux XIXe fraîchement restaurés, figure un corpus de céramiques d’après-guerre qui comprend de nombreux objets liturgiques réalisés par Anne Dangar pour l’Abbaye de la Pierre-qui-Vire.

Une personnalité charismatique
Installée dès 1930 à Moly-Sabata au bord du Rhône, l’australienne Anne Dangar travaille la terre vernissée à la lumière des enseignements d’Albert Gleizes. Le peintre cubiste, alors cofondateur d’une nouvelle colonie d’artistes, répondit favorablement au télégramme adressé depuis Sydney par l’anglo-saxonne, afin de rejoindre l’aventure communautaire. L’endroit demeura son foyer jusqu’à la fin de sa vie. C’est là, au contact des potiers du territoire, qu’elle se familiarise avec la tradition séculaire de la glaise paysanne. La détermination de cette femme quittant tout pour sa foi aussi bien religieuse qu’artistique, lui permit de s’intégrer parmi les artisans locaux, qui l’acceptèrent pour sa ténacité, puis la respectèrent pour sa virtuosité.

Une commande exceptionnelle
Albert Gleizes et l’Abbaye de la Pierre-qui-Vire partagent une forte considération pour l’Art Roman, pivot de leurs théories respectives. L’institution bénédictine fondée dans l’Yonne en 1850 comptait parmi ses pensionnaires Dom Angelico Surchamp. Ce jeune disciple passionné de cubisme, fut un véritable intermédiaire entre abstraction et christianisme. Il séjourne à Moly-Sabata durant l’été 1947, et rencontre Anne Dangar, alors qu’elle vient d’inaugurer son propre four à bois. Cette synchronicité apparaît de bonne fortune. La même année, l’Abbaye lui commandera une vaisselle dédiée à ses messes. Le contrat initial consistait en un bénitier, une fontaine, une paire de burettes, deux vases et un pot. Mais la potière offrit nombre d’éléments supplémentaires, nourrie par la vigueur de son échange épistolaire avec le moine, qui joua un rôle essentiel dans son parcours spirituel, et dans sa conception sacramentelle du travail de l’argile. Née en 1885 dans une famille anglicane, Anne Dangar se convertit au catholicisme quelques mois avant son décès en 1951. Au même moment, Dom Angelico Surchamp fonde les Éditions Zodiaque, qui lui permettront notamment de publier l’intégralité de leur correspondance.

Une donation majeure
Alors que la mort du bénédictin survient en 2018, sa communauté exprime le vœu de faire don du trousseau historique dont il fut le commanditaire, au Hiéron. Ce musée dédié à l’Eucharistie, se distingue par un accrochage permanent exposant la ferveur du rite catholique. Grâce à cet acte solennel, Anne Dangar rejoint le premier fonds de céramique moderne de l’établissement, aux côtés de Jean et Jacqueline Lerat dont elle était si familière. Ce total de vingt-huit pièces correspond à l’ultime étape de sa carrière, aux lignes plus sobres encore, à l’ornement réduit, à la palette limitée voire monochrome. Il accompagne un idéal de concorde entre rusticité et avant-garde, Église et Art. L’humilité de sa pratique et la modernité de sa vision, en font une incarnation exemplaire de réconciliation.

Donations, acquisitions, les nouvelles richesses du musée du Hiéron, jusqu’au 3 janvier 2021, Le Hiéron, 13, rue de la Paix, Paray-le-Monial (71). Tél. : 03 85 81 79 72. http://www.musee-hieron.fr

→ Publié dans la Revue de la Céramique et du Verre #235 Novembre-Décembre 2020

Était l’été

Les taies, les lés,
et autres morceaux de tissus imbibés, forment une enveloppe libre, un trousseau sans châssis sachant tout couvrir de sa peau colorée et vigoureuse, protectrice. Ces reliques sans châsses réveillent des impressions encore fraîches, dans leur jus. Elles demeurent épidermiques. Les traits, les haies, et autres fragments de lignes franches, assurent une structure fiable. Celle-ci cadre, supporte, dresse et jalonne. L’ossature tient. La découpe incisive des pochoirs tranche. Des tiges frissonnent, plient, et ne rompent pas. Des confettis bien nets perforent la perspective. Tout ici concorde à réconcilier ces tensions classiques qui font la peinture, accouplant couleur et dessin.

Charlotte Denamur et Lise Roussel font corps.

Léthé étête,
depuis l’Antiquité, les souvenirs des mortels en personnifiant l’oubli au sein du panthéon hellénique. On la prend parfois pour un fleuve auquel s’abreuvent celles et ceux que ne se souviennent plus. Cette exposition au contraire, offre une image persistante. Son panorama atmosphérique étire la béatitude en un incessant ressac. Remémorons-nous, jadis, le découpage raisonnable d’une année humaine en quatre plages comprises chacune entre un équinoxe et un solstice. Après le printemps et avant l’automne, existait l’époque du sel, des étendues, de la fin des vacances, des gens nus, de l’eau glacée et du soleil brûlant, du vent chaud, du bruit des oiseaux, des matins clairs, des longues journées, des roseaux secs et de l’océan flamboyant.

Lise Roussel et Charlotte Denamur font corps.

Et tel l’éther,
cette substance qui remplirait l’espace pour permettre aux divinités de respirer, leur complicité nous comble. Elle nous inonde d’un sentiment d’extérieur qui se répand au dedans, une idée de paysage que l’on conserve en soi, un ciel interne parsemé d’astres. Malgré les dérèglements du monde qui surviennent de toute part, il s’agit par la contemplation de manifester une sensation estivale, même si l’insouciance et la volupté qui lui sont propres nous ont un peu échappé. Souvenons-nous-en, pour témoigner auprès des générations futures, de ce moment identifié par sa fructification et son ensoleillement maximal, alors que le climat conjugue pour l’heure cette saison à l’imparfait.

→ Commandé par la galerie pour l’exposition « Était l’été » de Charlotte Denamur et Lise Roussel à la Galerie Françoise Besson (Lyon)

Nadia Agnolet

Nadia Agnolet chérit les perles irrégulières. La légende veut que ces anomalies firent naître le terme baroque, par raillerie au sein de la guilde de joailliers. Impropres au façonnage de l’harmonie classique, la ressource marginale était alors reléguée au domaine de la bizarrerie, du monstre. Le goût de la Renaissance désigna ainsi ce qui dépassait trop. La disgrâce bruyante se pavane alors d’églises romaines en châteaux bavarois. Ses détracteurs lui reprochent ce qu’adulent ses admirateurs. Le factice en fait son originalité. Pour des siècles et des siècles, toute extravagance relèvera de ce registre.

Queer

Nadia Agnolet chatouille la bienséance. Elle glisse d’une catégorie à l’autre. La souplesse initiale de l’argile lui permet d’exprimer l’allure protéiforme de ses entités. Dans la façon de monter une motte, il y a cette permanence du mouvement. Cela tient à peu de chose. Tout peut s’écrouler. Ce n’est pas droit. De tout temps, les minorités exclues parviennent à transformer l’insulte en fierté. Notre synonyme contemporain du rococo est devenu un label d’autodétermination. L’artiste fait de l’étrange ou du mal fichu, son genre. Ses tronches se hissent hors de la conformité pour s’essayer, grotesques, à définir leur propre idéal.

Cuire

Si la température fige la forme en une rocaille définitive, ce sont les fards qui prennent le relais en matière de fluidité. La couleur glisse indépendamment de tout contour, sur une faïence excessivement chamottée. Libre, elle peut s’échapper, se laisser percer par la rugosité minérale ou se liquéfier pour en glacer les aspérités. Un jus se répand sur des concrétions effervescentes. Raffinement et grossièreté se confondent pour engendrer des ornements par fusion. Les épaisseurs assurent un rendu gratiné. Nous passons de l’informe à la croûte.

Cuir

Nadia Agnolet traite les surfaces en laborantine du tannage. Des opérations alchimiques s’occupent des peaux par strates. Alors comme pour l’œuvre Pelade, elle rate une première couche d’engobe, qui s’effritait, pour mieux poser ensuite un émail métallique afin d’obtenir un résultat finalement mat, impossible à atteindre autrement qu’en réussissant ces déconfitures successives. Il faut oser de petites aventures dans sa cuisine picturale. Et ses sculptures s’envisagent souvent par plan. Des peintures sur soie alimentent également ce travail de la superficie, rejouant toujours les réjouissances du paravent, à faire écran.

→ Commandé par l’artiste pour son catalogue monographique publié pour l’exposition « Lauréates 2019 Novembre à Vitry » à La Galerie municipale Jean-Collet (Vitry-sur-Seine)

↑ Nadia Agnolet, Pelade, 19 cm de haut, céramique émaillé, 2017-19

François Dehoux

François Dehoux sonde. Avec méticulosité, il tâte le terrain pour s’en faire une expérience sensible voire charnelle. Il s’enfonce avec délectation pour fouiller cette matrice, mettant en lumière par ses œuvres ce qu’il en perçoit depuis l’autre côté, la surface. En dérangeant le monde souterrain, il frotte l’invisible, de ses phalanges et ses ongles. Sa production suit un principe d’extraction, extirpant les formes des profondeurs vers la lumière. L’élan révélateur est à rapprocher du procédé photographique. Sous le soleil, le temps et l’espace s’offrent à lui malléables, pour mieux les façonner selon les racines qu’il rencontrera. Et bien qu’il vagabonde beaucoup, ce rapport au sol détermine une logique à toujours ancrer la fabrication de ces sculptures quelque part. Lorsqu’il s’arrête, il creuse. Sa biographie témoigne d’odyssées l’ayant fait voir du pays, tour de France porté par un appétit à apprendre en faisant. Il s’est ainsi formé à la taille de pierre dans la Drôme, à la maçonnerie en Haute-Loire, à la menuiserie et la charpente en Maurienne, au maraîchage en Sologne, à la cordonnerie dans la Loire, à l’élevage biologique de chèvres dans le Jura, et de vaches en Ardèche puis en Suisse, ainsi qu’au paysagisme en Haute-Savoie, sans compter les nombreux chantiers de construction par monts et par vaux. Son activité artistique se voit aujourd’hui durablement soclée par ces professions manuelles, encadrées par un cursus académique en arts appliqués d’abord, et visuels ensuite, qu’il trouva nécessaire pour s’émanciper de la simple exécution. Tout cela réveille certaines passions Arts & Crafts au service du beau geste. Avec la fascination pour le progrès capital en moins. Car François Dehoux préfère parfois tourner le dos aux choses humaines. Et après avoir fait son trou, juste avant de partir, il plante quelques graines. Cela nous fera du persil, du cerfeuil et des carottes.

→ Publié à l’occasion de l’exposition personnelle « Apiaks » de François Dehoux par L’Assaut de la menuiserie hors-les-murs à la Salle des cimaises (Saint-Étienne)

Portrait de Johan Creten

Vous avez déjà touché un poisson. Ça glisse. C’est agréable et dégouttant. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, ce n’est pas l’humidité qui fait patiner nos phalanges sur les écailles, mais une sécrétion visqueuse produite par l’animal-même. Cette substance a une fonction protectrice et de multiples vertus. Ainsi le mucus agit comme une barrière contre les parasites, les bactéries et certains métaux lourds. Il limite les agressions externes. Selon les espèces, il permet également d’accélérer la nage, véritable catalyseur de performance. Enfin, il assure une relative survie hors du milieu naturel. Sa texture gluante lubrifie les parois de chair, à l’image de tout organisme vivant dont les membranes qui tapissent les cavités ouvertes vers le dehors, sont justement appelées muqueuses. Elles sont de précieuses interfaces, reliant l’intérieur à l’extérieur, ce qui leur confère une sensibilité extrême.

Johan Creten présente sa quatrième exposition personnelle à la galerie parisienne. Tout y brille. La luisance est plus ou moins offensive selon la finition des œuvres, de la clarté d’une patine à l’éclat aigu d’un émail. Dans la grande salle, plusieurs ensembles se mélangent en un panorama éveillant un imaginaire toujours marin. Algues et coquillages demeurent des motifs identifiables, gorgeant l’iconographie en présence par leur graphisme et leur contenance. Des pétales encore humides hérissent plusieurs Vénus naissantes. Leur parure semble faite d’une nuée de lèvres toniques, figées dans l’imperméabilité de la glaçure. La marée se fait sentir. Les contours féminins se précisent dans des séries telles qu’Odore Di Femmina ou La Perle Noire, et bien-sûr avec The Herring qui surveille divinement ce paysage trempé.

La fascinante humeur exsudée par diverses glandes, enveloppe donc le corps d’une pellicule qui l’équipe d’une armure transparente. Les propriétés de cette gélatine attirent aujourd’hui l’intérêt de la communauté scientifique, qui voit en l’exceptionnelle morve un matériau prometteur pour révolutionner l’industrie, notamment textile. Sous l’eau toujours, les excrétions de certains spécimens sont composées de fibres dont la qualité avoisinerait la plus délicate des soies. Ainsi la myxine, une sorte de serpent de mer hantant les abysses de son tube digestif depuis la nuit des temps, épancherait adulte jusqu’à un million de kilomètres de ce fil, cent fois moins épais qu’un cheveu. La ressource s’annonce vertigineuse. Cette potentielle passementerie demeure pour notre genre d’anguille, un système défensif d’une efficacité funeste. Une fois expulsée, leur bave peut occuper jusqu’à plusieurs centaines de fois son volume initial, étouffant instantanément tout prédateur dont les branchies explosent.

Johan Creten stimule en permanence la tentation du toucher. Interdit primordial dans nombre de religions, celle de l’art comprise, le contact alimente le gonflement du désir, faisant passer les autres sens pour préliminaires face à l’accomplissement qu’il réclame. L’ultime tabou prétend souvent préserver le statut d’une œuvre, intouchable, en opposition à la vulgarité de l’objet caractérisé par sa préhension. Caresser un bronze, effleurer une céramique, relève de la transgression. Il existe ce double danger, de se faire mal et d’abîmer les choses. Et bien l’artiste va jusqu’à nous faire asseoir dessus. Avec son corpus inédit des Bolders, sept possibles assises arriment chacune un péché capital. L’installation joue d’une symétrie avec sa version italienne déployée à la Villa Medicis à Rome, qui consacre une importante monographie ostensiblement intitulée I Peccati. Campée dans l’attente d’une prise, la situation rappelle l’articulation stimulante entre pécheur et pêcheur.

L’halieutique est la science de la pêche, visant une gestion raisonnée des écosystèmes aquatiques. Elle intervient en agronomie de la biosphère liquide. Elle aussi, s’engage auprès de la recherche et informe les savants dans leurs expériences en zootechnie. Mais pour l’instant, notre fameuse créature aux glaires miraculeuses ne se domestique pas, et résiste à la reproduction en captivité. Elle refuse ainsi de voir ses invaginations exploitées au profit des entreprises de la mode. Et se satisfait de son existence de monstre des profondeurs, charognard qui plus est. Oui, car elle est nécrophage, et a l’habitude de s’introduire dans les dépouilles afin de les dévorer du dedans. Elle cultive à sa manière une passion pour la carcasse, une tradition du grotesque, ce creux impératif de la fonte ou de la terre cuite. Emmitouflée dans son manteau de mucosité, elle demeure insaisissable. Ceci dit un pisciculteur vous le confirmera, on agrippe mieux un poisson avec les mains mouillées. Tout se dérobe un peu moins. C’est donc perlantes que les surfaces se tâtent. Généralement, on s’aventure à une telle intimité pour éviscérer. Le ventre rebondi est alors tranché net, déversant ses viscères chatoyants.

Johan Creten ouvre suffisamment ses formes et leurs connotations, pour ne pas les figer dans une lecture unique. Les interprétations doivent rester malléables, de l’humour au dégoût. Lui-même se nourrit de la quête incessante d’une image qu’il ne méduse pas. Sa suite Glory témoigne particulièrement de cette esquive. Son lustre doré empêche au regard de s’ancrer, tant sa phanie nous fait riper sur les reliefs. Il y a un dynamisme opérant par le mouvement et la lumière, qui affirme la charge cinétique de ces modules. Leur perspective est pénétrante. Elle nous entraîne en un hypnotique vortex, qui inspire, qui expire. Les rayons s’élargissent vers les splendeurs baroques érigées pour exalter le sacré, tout en se contractant pour percer les tréfonds les plus secrets de la morphologie humaine. Au loin, il y a ce trou noir originel. Une béance, appelons-la Vulva. Et comme tout passe depuis toujours par une fente, c’est justement par là que l’artiste tient à nous faire commencer.

→ Publié à l’occasion de l’exposition personnelle « Entracte » de Johan Creten à la Galerie Perrotin (Paris)

Portrait de David Casini

David Casini subtilise. En un même mouvement, il dérobe et raffine, capture et captive. Sa pratique s’inscrit dans un mode d’extraction, digérant ce qu’il cueille en des compositions d’une sophistication extrême. Sous verre, dans le volume de vitrines ou par des surfaces encadrées, il restitue le monde en en organisant des indices selon d’impénétrables arborescences. Cette herborisation encyclopédique découle d’un désir à thésauriser ses alentours, au regard d’une culture classique. Prélèvements triviaux et références savantes se rencontrent dans de petits inventaires dont chaque élément, pour intégrer au mieux son système, est usiné par l’artiste, de ses mains. Celui-ci est l’artisan de ses propres dioramas cérébraux. Par moulage ou photographie, l’univers s’ordonne. Ces œuvres nous en offre plus qu’une nomenclature. Elles en partagent la lecture. Pour sa première exposition personnelle à la Galerie Valeria Cetraro, David Casini affirme son élan à transformer tout paysage en portrait. Ce jeu évoque un irrésistible renversement des standards, passant si l’on se réfère au lexique de la peinture, du format « à l’italienne » vers celui « à la française ». Alors tout chavirerait, de l’horizontale à la verticale, du panorama à la figure, de l’extérieur à l’intérieur, de l’environnement à soi. Et sa plus récente série témoigne d’une expérience de la réclusion. Selon le dictionnaire, le confinement désigne le maintien d’un être dans un milieu restreint et clos. Cette violente définition trouve une résonance opportune avec un travail qui multiplie les claustrations. Il insiste sur un isolement redoublé, donnant à voir des cages ostentatoires. Ses châsses sont des présentoirs à images. L’artiste les articule toutes autour d’une seule, chambre mentale, écrin existentiel, boîte crânienne. Car c’est dans sa tête qu’il nous cloître.

→ Publié à l’occasion de l’exposition personnelle « Ritratto di uomo con caminetto » de David Casini à la Galerie Valeria Cetraro (Paris)