Vincent Ferrané

Vincent habille. Il couvre ses modèles d’une enveloppe de lumière, dont ses images enregistrent la réflexion. C’est ainsi que chaque détail revient vers nous, sans hiérarchisation, frôlant les genres de la nature morte, du portrait voire du paysage, qu’il soit rideau de dentelle, caisse en plastique, chaîne métallique, portion de peau, emballage alimentaire, tube de dentifrice ou pli de satin. Tout est uniformément visible.

Vincent s’immisce par des flashs intrusifs, dans les recoins d’intérieurs aussi quelconques et spécifiques que puissent être une chambre à coucher ou une salle de bains. En huis clos, une chorégraphie du quotidien se reproduit. Il s’agit de se préparer pour sortir, de chez soi, de soi. Le corps demeure pour tout le monde un support. Le vêtement devient une expression, littéralement. Ça fait surface.

Vincent accorde une visibilité aux gestes ordinaires. Il donne à voir les coulisses de la silhouette, le vestiaire de stratégies entre dissimulation et révélation. Chaque sujet en maîtrise activement la signature, avec imagination et minutie. Sept prénoms affranchis de leur patronyme nous font visiter leur atelier, safe space de la fabrique du self. Il convient ici de rester infinitif, afin que chaque paragraphe puisse se conjuguer à sa propre personne.

Matthias joue au sein d’une vaste panoplie d’accessoires. Nous sommes l’après-midi. Jauger son humeur. Tourner en rond. Être un peu dans tous les sens. Perdre la moitié. Ne pas y avoir pensé à l’avance. Peindre entre temps. Ne pas aimer prévoir. Clore soi-même. Hésiter souvent jusqu’au dernier moment. Essayer d’avoir l’air innocent. Entrecouper de pauses. Papillonner. Et des autocollants recouvrent par essaims les placards de la cuisine.

Ava s’intéresse aux avant-gardes brésiliennes. Nous sommes en fin d’après-midi. Chercher de nouvelles choses. Ne pas mettre trop de maquillage. Avoir parfois beaucoup à faire, alors se vêtir normalement. Aborder différents aspects de sa féminité. Ne pas réussir à contrôler le regard des autres. Devoir se cacher dans des fringues plus larges. Et des photos d’identité, comble de la standardisation, tapissent les murs de l’appartement.

Leo se demande à qui vouloir ressembler aujourd’hui. Nous sommes le matin. Rêver beaucoup. Reprendre conscience. Se changer trois fois. Donner sa totale confiance sans même savoir si on peut faire ça. Répéter des scènes. Mettre ce sweat pour ne pas avoir à se poser de questions. Faire ressortir son torse. Ne pas pouvoir se permettre d’être vulnérable. Et des traces maculent sa glace d’appoint.

Raya travaille beaucoup en ce moment. Nous sommes en début de soirée. Se présenter au dehors. Se trouver facilement à l’aise. Se définir pour que les autres n’essaient pas d’imaginer plus que ce que nous leur montrons. Alimenter le cliché. Contredire la caricature. Se plaire. Développer son répertoire avec assurance. Tramer quelque chose. Ne pas s’oublier. Et les jouets voisinent les cachets et les cosmétiques.

Mathieu se dit juste à la fin, c’est beau. Nous sommes l’après-midi. S’observer. Se changer. Se détester. S’aimer. Rester un homme. S’apprêter. Se maquiller. Être grande pour une fille. Être assez soft dans la vie de tous les jours. Se coiffer. Célébrer la forme pronominale. Être très bien au naturel. S’accepter à cent pour cent. Se raser. Et les récipients s’accumulent devant le four.

Jackie fait tout pour ne pas avoir trop chaud. Nous sommes le matin. Avoir la tête dans le cul. Sentir la cuite de la veille. Héberger une amie. Éviter les auréoles. Mettre de la crème sur ses cicatrices. Aimer avoir les mains libres. Vouloir les épaules aux épaules. Ne pratiquement plus marcher. En essayer plusieurs pour voir. Ne pas se charger. Se parfumer. Se rendre compte qu’il pleut. Et un déodorant trône au bord du lavabo.

Maty suit l’ordre habituel. Nous sommes en milieu d’après-midi. S’apprêter. Ne plus essayer tant de tenues. Se mettre en valeur. Se préparer comme si. Se laisser guider parfois. Garder les mêmes mouvements. Regarder. Partager une confidentialité un peu mise en scène. Ne pas souvent dessiner sur son lit. Prendre plus de temps si c’est festif. Et un peigne patiente entre des boîtes, des cartes et des lunettes de soleil.

S’habiller n’est pas si simple que ça. Jour après jour, nous y parvenons.

→ Publié dans Every-day de Vincent Ferrané aux Éditions Libraryman (Anvers)

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