Kris Lemsalu. L’Estonie à Venise

La pratique de Kris Lemsalu enchante progressivement la scène artistique internationale par son goût du spectacle. Un élan expressionniste emporte des éléments en terre cuite au sein d’environnements immersifs loquaces. L’artiste estonienne représentera son pays lors de la prochaine Biennale de Venise, accordant à son vocabulaire théâtral une résonance inédite. Le projet pour son pavillon s’intitule BIRTH V.

Une personnalité acclamée
Née en 1985, Kris Lemsalu fait partie de cette nouvelle génération européenne qui circule avec aisance entre les métropoles. Elle a étudié à l’Estonian Academy of Arts de Tallinn où elle a notamment suivi les cours de la céramiste Ingrid Allik, puis a complété son cursus à la Danish Design School de Copenhague et l’Academy of Fine Arts de Vienne. Ses performances ont récemment été saluées à Performa17 à New York, à la David Roberts Art Foundation à Londres ainsi qu’à la Baltic Triennial 13 qui s’est tenue dans les trois pays qui bordent la mer éponyme. D’importantes monographies ont été consacrées à l’artiste en début d’année à la Secession à Vienne puis au Goldsmiths Centre for Contemporary Art à Londres. C’est aussi pour célébrer la qualité de son parcours naissant, que le prestigieux jury a sélectionné Kris Lemsalu afin de signer le pavillon national en 2019.

De la céramique jamais seule
Les porcelaines de Kris Lemsalu sont accessoirisées, pour trouver leur place au cœur d’arrangements farfelus. Elles peuvent figurer les parties visibles d’un corps noyé dans un vêtement, ou imbiber d’autres textiles encore. C’est vrai que la mode a ici un rôle déterminant. Les silhouettes sont modélisées dans un souci de stylisme photogénique. Elle travaille sa terre généralement entourée d’une communauté créative, opérant ses cuissons dans une fabrique à Kohila, une petite ville située à une trentaine de kilomètres au nord de la capitale. Elle aime aussi aller cuire sur la petite île de Hiiumaa où se trouvent des fours anagama. L’Estonie n’a pas particulièrement de tradition en matière de céramique, ses sols ne disposant pas d’argile de qualité, plutôt importée de la Lettonie voisine.

Le douzième pavillon du pays
L’Estonie participe à la Biennale de Venise depuis 1997, et occupera cette année une nouvelle adresse. L’installation se déploiera dans un bâtiment industriel situé sur l’île de Giudecca, à quelques minutes de bateau de l’épicentre de la manifestation internationale. Il est bon d’indiquer que Kris Lemsalu sera la première à faire entrer de la céramique dans le pavillon estonien. Le commissariat est assuré par Maria Arusoo, directrice du Center for Contemporary Arts de Tallinn qui est en charge de l’organisation générale du projet, financé par l’Estonian Ministry of Culture.

Le lyrisme du cycle de la vie
Il faut compter sur l’excentricité déjà légendaire de l’artiste. Attentive aux reproches qui ont pu être formulés au sujet de l’obsession lugubre qui caractériserait de précédentes commandes, elle s’est défendue lors d’une conférence de presse en affirmant cette fois formuler une ode au vivant. Kris Lemsalu évoque l’orchestration d’un conte, pour lequel elle sollicite le poète américain Andrew Berardini, l’artiste britannique Sarah Lucas et les commissaires Irene Campolmi et Tamara Luuk. Le glorieux magma s’annonce chamanique. Et les céramiques polychromes nourriront les fantaisies de ce carnaval existentiel.

Publié dans la Revue de la Céramique et du Verre #226 Mai-Juin 2019