Anne Marie Laureys

Il existe des formes que l’observation seule ne réussit pas à élucider, tant leur fabrication paraît sophistiquée. L’artiste belge Anne Marie Laureys travaille la matière avec grâce. De son atelier à Russeignies en Région wallonne, sortent des volumes aériens dont la fascination est renforcée par une mystérieuse application de la couleur. Les plis de leurs modelés invitent à la volupté.

Tutoyer la gravité
Le tour du potier met en présence plusieurs forces physiques propres à notre condition terrestre. Ainsi l’énergie cinétique rotative couplée à l’effet centrifuge permettent aux mains d’agir sur l’argile, par pressions expertes. Des contraintes mécaniques soumettent les masses. Le poids, la gravité, sont des fatalités que l’humain cherche à désamorcer ou du moins à relativiser, notamment par la pratique de la sculpture et de la danse. Ces domaines bousculent la pesanteur. Ils s’autorisent avec elle une familiarité qui nous fait parfois, momentanément, perdre nos repères. Les sculptures d’Anne Marie Laureys s’offrent ainsi, comme un arrêt sur image, une pause dans le cours des choses. Le contraste est d’autant plus saisissant qu’elles n’évoquent pas des objets cois, mais des silhouettes fougueuses altérées par une soudaine bourrasque.

Une souplesse toute textile
C’est bien du pot que naissent ces contenances méconnaissables. Alors que la tradition implique la régularité du cylindre, l’artiste le défigure. Elle commence par tourner de gros récipients qu’elle déformera au fil des premiers jours de séchage. Le repos et l’action se négocient par alternance. Telle modification demandant telle texture, il faut attendre la mollesse ou la fermeté opportune de la glaise pour y opérer une multitude d’empreintes. Les corps de ses œuvres quittent alors la symétrie classique pour plonger pleinement dans une croissance organique. Pour devenir organe à part entière. Un déséquilibre apparent contredit le centrage initial de la terre. L’endroit de l’envers, le dedans du dehors, ne se distinguent plus clairement, et rappellent la fameuse figure du Ruban de Möbius, anneau sans fin n’ayant ni intérieur ni extérieur. Le fond se retrouve paroi. Tout est renversé. Comme un vêtement en boule, le linge froissé semble avoir été porté. Le tissu ici, est épiderme. Et c’est en chirurgienne qu’Anne Marie Laureys œuvre en greffant à la barbotine, de nouveaux éléments au tronc originel pour former des compositions complexes. Les lignes tourbillonnent. Ses statures sont monstres. Une harmonieuse difformité est obtenue par la torsions de chairs plissées.

Nuages de couleurs
Les surfaces affichent une palette de velours. La gamme est intense. Les pigments sont ainsi projetés et ne dénaturent pas le grain de ces peaux minérales. Ils affirment même souvent leur fine rugosité. Des ridules animent encore par endroit les enveloppes poudrées, qui gardent dans leur carnation-même le geste irréductible de la poterie tournée. Des ondes persistent. Contours et teintes ne cessent d’inscrire ces œuvres dans le lexique du nébuleux. Qu’elles évoquent des phénomènes atmosphériques, des précipités dans une solution aqueuse, des volutes de fumée et autres ectoplasmes encore, les formations d’Anne Marie Laureys parviennent à figer le vaporeux dans toutes ses variations. Elles en concrétisent les humeurs.

Publié dans la Revue de la Céramique et du Verre #225 Mars-Avril 2019