Phoebe Cummings. Grandeur et décadence

L’artiste britannique fait éclore la nature, sans chercher à l’immortaliser. La déchéance fait partie intégrante de l’œuvre, et son contraste avec la sophistication des façonnages la rend plus violente encore. La grande finesse des compositions de terre crue ne contrarie pas le cours des choses, l’ensemble du travail de Phoebe Cummings respectant un vaste cycle bien connu. Être poussière et redevenir poussière.

Scruter avec les doigts
Phoebe Cummings forme chaque feuille, chaque pétale, en les passant dans sa paume ou dans un moule que ses phalanges presseront. Tout pousse entre ses mains. Une abondance si détaillée reflète l’appétit d’herboriste qui l’anime. Elle regarde, et c’est en modelant qu’elle comprend ce qu’elle voit. La méthode rappelle la formation académique du peintre qui dessine pour mieux observer. Dans son élan horticole, la reproduction l’intéresse moins que la vraisemblance. Elle cueille ses motifs en se promenant dans les jardins et les livres de botanique, mais considère également les ornements conservés dans les collections des musées. Sa flore de prédilection va naturellement vers les spécimens au fort potentiel sculptural tels que les magnolias, pivoines, glycines, roses trémières et bien-sûr les chrysanthèmes.

Somptueuse décrépitude
Exposer le travail de Phoebe Cummings consiste à accepter qu’il se dégrade sous les yeux du public. Ça s’effondre sous son propre poids, se dissout dans un bassin, se craquelle en une multitude de squames. Il s’agit d’une expérience de la durée, ancrée dans les propriétés physiques de la terre passant du mou au dur, du tendre au friable. Le périssable est ainsi donné en spectacle sous la forme d’un grandiose Memento Mori. Les fleurs étant traditionnellement un sujet apprécié des Natures Mortes, les voilà mourantes. L’artiste donne à ses bouquets un faste qui dramatise les sentences existentielles. Ses gerbes sont majestueuses. Leur incontournable caducité s’exécutera avec d’autant plus de splendeur.

Des parades à l’anéantissement
La majorité des œuvres de Phoebe Cummings étant destinée à être détruite, une tension grandit entre les innombrables heures de labeur, et le flétrissement inévitable de tout ce qu’elle élabore. La floraison de son art est fulgurante. Mais comme certaines plantes qui ne donnent à voir leur épanouissement qu’à une assistance attentive, l’artiste sait que ses pièces resteront dans la mémoire de son audience. Dans l’éphémère, l’action prime sur l’objet. S’inscrire dans un circuit commercial reste alors une interrogation, mais l’artiste est régulièrement soutenue par de nombreuses récompenses. Pour ménager la pérennité, elle développe des modes d’enregistrement dépassant la simple documentation. Films d’auteur et performances accordent ainsi d’autres aboutissements à l’argile que la cuisson.

Ne pas cuire pour rester souple
Inutile de s’immobiliser dans un atelier, lorsqu’on peut faire croître sa végétation partout à travers le monde. Mais comme souvent, ce fut d’abord une réalité économique qui conditionna la pratique de Phoebe Cummings, alors jeune diplômée dans une capitale inabordable. Elle décida que pour travailler, elle n’avait besoin que d’une planche, d’un seau d’eau et de ces derniers paquets d’argile subsistant de sa formation. Le recyclage du matériau, d’une exposition à l’autre, lui confère une mobilité permanente, s’engageant à se déplacer à chaque invitation. Même si les choses ont évolué depuis, sans four, Phoebe Cummings s’assure de ne jamais les figer.

This Was Now, jusqu’au 31 mai 2020, Wolverhampton Art Gallery, Lichfield St, Wolverhampton West Midlands WV1 1DU (Grande-Bretagne). Tél. : +44 01902 552055 http://www.wolverhamptonart.org.uk

→ Publié dans la Revue de la Céramique et du Verre #232 Mai-Juin 2020