NSFW. Not Safe For Work

Outre-Manche, une jeune génération s’empare avec aisance d’une iconographie coquine alors que les réseaux sociaux font preuve d’un puritanisme exponentiel. Ces artistes confèrent au travail de la terre, une matérialité toute charnelle inscrivant leurs œuvres dans un rapport définitivement physique.

Anti-épilation
De la chevelure au duvet, Paloma Proudfoot embrasse le vaste spectre de la pilosité. Elle s’attache à tester la compatibilité entre sensualité et bestialité, à travers une série d’œuvres rassemblées dans sa récente exposition personnelle chez Soy Capitán à Berlin. Les frontières du maillot ne font plus ici débat, et le système pileux part à la conquête de tout territoire imberbe. Avec la sculpture A History Of Scissors qui donnait son nom à la monographie entière, les courbes d’un buste plantureux se retrouvent intégralement recouvertes d’une toison ondulée. Le contraste est saisissant. La silhouette qui conjugue charme et répulsion, relève davantage de la tignasse que de la coiffure sagement peignée. D’autres volumes témoignent de tressages sophistiquées, et développent des parades alternatives de séduction. Le cheveu reste un outil d’ostentation dans toutes les cultures. Les crinières deviennent des habits que la nudité se plaît à revêtir sans rien cacher pour autant. L’artiste cite l’ouvrage Book of Skin de Steve Connor pour appuyer ce même appétit des plaisirs tactiles. Car l’une des fonctions du poil consiste à exacerber les sensations de l’épiderme, pour la survie de l’individu en cas de danger, mais pas que. À l’heure d’une dictature publicitaire du glabre en matière d’idéal féminin, encore bien vivace malgré les dissidentes, les beautés monstres de Paloma Proudfoot résistent par leur intempestive élégance. Elles militent pour la liberté d’envisager le sex-appeal comme chacune l’entend.

Fantaisie de soi
Lindsey Mendick oriente sa pratique du modelage vers l’autobiographie systématique. Touché, caressé, manipulé, chaque élément que ses mains pétrissent témoigne d’une anecdote supplémentaire qu’elle endura, futile ou grave. Son exposition The Ex Files à Castor Projects à Londres, compilait notamment tout ce que d’anciens partenaires déclaraient avoir aimé en elle, sous la forme de post-it en céramique qui tapissaient la galerie. Suivre l’évolution de son travail, c’est accepter d’être le confident des tribulations de cœur et de corps d’une jeune femme aujourd’hui, chahutée entre les scandales #MeToo et les applications de rencontres pour adultes. La gestion du désir est en perpétuelle mutation. Pour prendre un peu de distance avec la relative instantanéité technologique qui caractérise notre mode de communication actuel, l’artiste réveille le langage cryptique des éventails, que Molière qualifie de « paravent de la pudeur ». Ainsi, fermer l’éventail en se touchant l’œil droit équivaut à demander un rendez-vous, l’ouvrir selon un certain nombre de branches indique l’heure de la rencontre en cas de réponse positive, et pour toute question, laisser l’éventail reposer sur sa joue droite correspond à un oui, sur sur sa joue gauche, à un non, alors que cacher ses yeux derrière l’éventail ouvert signifie tout simplement Je t’aime. Lindsey Mendick persiste dans la frontalité, et remplace la gestuelle alambiqué des mœurs du XVIIIe par une figuration explicite.

Poitrail antédiluvien
Les amphores féminines de Clementine Keith-Roach font sensation partout où elles sont exhibées. Le réalisme de leur anatomie épate effectivement. Dans le prolongement du galbe de jarres patinées, surgissent des mamelles, souvent par paire, parfois plus nombreuses. Leur contenance rebondies se détache avec naturalisme, alors que les couleurs de la chair se confondent avec celles de la rouille et autres oxydes. Les œuvres se dressent fièrement, comme un torse que l’on bombe. Le rendu académique de l’ensemble atténuerait presque l’étrangeté du collage dont il résulte. Et que l’allure évoque une louve ou une matriarche, ce sont des références définitivement antiques qui s’en dégagent. Cela interroge sur le type de civilisation qui pourrait célébrer avec une telle flagrance l’attribut maternel, accolé à des récipients de subsistance. On les approche telles des trouvailles archéologiques exhumées du sol, portant la trace du temps sans que leur ardeur n’aie été éteinte pour autant. Leur pulpe est belle et bien vive.

Lavabo et libido
Elle semble sortie tout droit d’un showroom de sanitaires, mais ne ferait qu’encombrer l’aménagement d’une salle de bains fonctionnaliste. La nouvelle série de Nicolas Deshayes fricote avec les contours de cuvettes et de porte-savons. Saillies, fentes et creux en font une géographie allusive. Ses reliefs s’amusent de parois concaves ou convexes. Dans une maison, le cabinet de toilette se distingue par ses lignes douces et ses surfaces hygiéniques, un lieu dédié aux soins du corps, un ultime recoin pour l’intimité. Au fil des décennies, c’est là que le confort moderne a pu se signaler de la manière la plus convaincante. La petite cabane au fond du jardin s’est progressivement métamorphosée en temple de sophistication. Les fragments que l’artiste fabrique à partir de barbotine coulée dans un moule puis émaillée, suivent le principe fondamental de la céramique qui transforme l’humide en dur. Ce façonnage mécanique permet une finesse et une douceur éloignant l’objet de la caricature de la poterie rustique. Tout reste une histoire de température. Et si au toucher la terre cuite reste froide, c’est qu’elle a traversé un moment de chaleurs. Grâce à l’émail, une membrane luisante voire lubrique sépare l’intérieur de l’extérieur, en respectant une certaine ambiguïté, à l’image de toute muqueuse. L’artiste s’applique à la recherche permanente de volupté, aussi désaffectée soit-elle.

Publié dans la Revue de la Céramique et du Verre #227 Juillet-Août 2019