Lina Scheynius

Lina Scheynius prend des photographies. Elle cueille des fleurs, embrasse à pleine bouche, étire sa culotte, verse des pleurs, cambre ses reins, froisse un drap, attend, empoigne un membre, fixe des yeux, allonge ses jambes, déplace un insecte, boit une tisane, ajuste un rideau, voyage, brosse ses dents, montre un sein, lave ses cheveux, croque un fruit, serre une main, retire un pansement, patiente, survole les nuages, lèche une épaule, écarte les cuisses, entrouvre une porte, retient son souffle, regarde ailleurs, saigne, et tout cela sous une lumière parfaite, parce que sienne.

Lina Scheynius capture. Chasseresse, elle dompte. Sa pulsion à le faire, est née du besoin de reconquérir son image. Le mannequinat l’en avait expropriée. De modèle traquée, elle a décidé, et réussi, à passer de l’autre côté du miroir. Il ne s’agit plus maintenant que de s’offrir à soi. Aujourd’hui, viser, tenir en joug et tirer font partie du quotidien de la photographe. L’auto-représentation est une discipline. Et bien-sûr l’artiste se donne même lorsqu’elle ne se figure pas. Sa production lui demande d’être perpétuellement sa propre proie. Elle voit mourir et naître. Et vivre.

Lina Scheynius épluche. Elle déshabille. La salle de bain et la cuisine s’affichent comme ses pièces de prédilection. Des espaces de commodité. Du cabinet à la camera, une histoire de chambre perdure. Les amants dans l’une, les bouquets dans l’autre, et inversement. D’ailleurs dans ses fictions, moins il y a de poils, plus il y a de pétales. S’il y a bien introspection, l’artiste ne se livre pas pour autant. Dans le calme, la sérénité et la délicatesse, se maintient un tutoiement poli. Mais ce n’est pas parce que le monde s’inonde de selfies, que son imagerie en devient la pâture.

Lina Scheynius développe une activité pronominale. Les années se passent. Une femme se constitue. Un œil se précise. Et les humeurs se déversent. De la bave aux lèvres, du sang sur le gland, des larmes aux paupières. Il est important de comprendre que de tous ses états, nous en cueillons le reflet. Par fine pellicule. Son art, aussi frontal soit-il, demeure une interface ne nous donnant accès qu’à ce que l’artiste décide. La technologie vient de chambouler le lexique de l’amitié. Bruyante, la confidentialité ne se murmure plus. Et la censure s’envisagerait presque comme une récompense, lorsqu’elle sévit et hiérarchise les publications de son profil.

Lina Scheynius subit parfois l’ombre. Pour une artiste œuvrant par la lumière, c’est le comble. Le soleil semblait pourtant peindre, sur sa peau comme sur une toile. Bien que son imagier et les rouages du web grandissent de concert, certaines incompatibilités peuvent se heurter à un couperet tranchant. Un règlement implicite fantomise ce qui dépasse. Selon les périodes, la tolérance envers l’explicite fluctue, et toute l’Histoire de l’image culbute ainsi. De scandales en audaces, les curseurs de la standardisation se déplacent, par défaut. Les auteurs alimentent cette parade. L’essentiel est de réussir à garder l’œil ouvert.

Lina Scheynius résiste. L’espace de liberté que lui accordait la toile il y a une décennie, devient aujourd’hui celui qui oppresse sa voix, en en modérant vicieusement le contenu. Les intimidations sont souterraines. Alors que les réseaux sociaux restreignent toujours plus leur définition de la décence, se rapprochant de plus en plus de notre idée de la vulgarité, l’artiste trouve sur le papier de ses ouvrages, une vitrine sans concession. Un refuge. Voilà une surface sur laquelle apparaissent de superbes clichés, tout simplement. Soustraite à la place publique, en retrait des réalités extérieures, chaque livre se feuillette en huis clos.

Lina Scheynius ne se partage pas. Toute sa production contourne, frôle, titille cette évidence, dans un jeu d’une sensualité folle. Elle prolonge des préliminaires qui n’en finissent pas. Rien ne rentre. Rien ne sort. L’intime par définition, ne s’exprime pas. Son étymologie nous rappelle qu’il s’agit de l’extrême superlatif de l’intériorité. C’est pourquoi chacun de ses cadrages renforce tout ce qu’elle ne nous montre pas. Demeure un vaste secret. Page après page, elle précise ce qui se dérobe, ce qui échappe à la représentation. Elle insiste sur l’existence de ce qui ne nous regarde pas. Alors sans plus recouvrir cette flagrance, osons un rapport nu à ses images.

Lina Scheynius se passe de commentaires. Et si une part de voyeurisme peut animer son audience, celle-ci ne fait qu’appuyer la dimensions unilatérale du mouvement existant entre ses yeux et les nôtres. Sa vision ne s’encombre pas des épaisseurs de la négociation morale. La Jantelagen, code de conduite en société célébré par la culture scandinave, n’a chez elle aucune prise. Être artiste enfreint structurellement cette loi. Bien-sûr que toute sensibilité est spécifique. Et toujours, les sujets de son excursion existentielle sont confiés à vif. Une gravité permanente règne. Ailleurs, cela relèverait de la pure obscénité. Ici persiste une fascination crue.

Publié dans « My Photo Books » par JBE Books (Paris) en Décembre 2019