Blop. Figer l’informe

L’état physique du verre demeure un mystère. Même lorsque les théories scientifiques aiguisent leurs arguments, l’évidence des trois états fondamentaux de la matière reste chamboulée. L’imaginaire commun continue d’en faire quelque chose entre un solide qui coule et un liquide immobile. Alors plutôt que de chercher une réponse définitive, plusieurs réalisations respectent cette indéfinition en produisant une forme récurrente, une sorte de bulle toujours prête à éclater. Ce morceau soufflé revêt une diversité de qualités selon sa mise en œuvre, flirtant avec le degré zéro du façonnage. Le matériau paraît s’offrir tel quel, avec cette même immédiateté qu’une onomatopée.

Perturber la standardisation
Sur des dispositifs empruntés aux rayonnages de la grande distribution, la londonienne Gabriele Beveridge négocie l’équilibre d’éléments apparaissant comme des phylactères échoués. C’est le comportement subversif du vitreux qui fascine l’artiste, son refus de se conformer, et sa résistance à tous les niveaux. Sa dimension géologique en tant que sable liquéfié, nous projette également dans une temporalité minérale, que l’artiste aime relativiser en l’associant parfois à des tirages bon marché se dégradant eux, en quelques mois sous l’effet du soleil.

Tout simplement
La paraison n’a donc pas de forme prédéterminée si ce n’est le repli du volume sur lui-même en une cellule ovoïde. Déformé par le souffle de l’artisan, ce ventre se gonfle. L’air vital vient en grossir l’aspect. La française Morgane Tschiember, par un savant jeu d’anticipation qui fait tout l’intérêt de sa série Bubbles, dépose ces poches sur des socles de bois, se retrouvant à en épouser les contours.

Ectoplasmes connectés
Habitué aux spectres de toute nature, l’américain Tony Hoursler s’aventure aujourd’hui à immortaliser des figures mélangeant artisanat et technologie. Ses robots d’une nouvelle génération, partagent avec l’écran une interface vitrée. Une intelligence artificielle dirige les programmes de ces grandes fioles animées, dont il est fascinant d’observer combien les composants électroniques trouvent leurs aises dans les cavités de verre ménagées à leur effet.

Relax
Un esprit lounge règne au sein des installations des britanniques Julia Crabtree & William Evans, environnements dénotant un impératif de détente. Sur une vaste plate-forme déployée horizontalement, tout un dédale de contenants lascifs patientent, et témoignent d’un sentiment de décontraction voire de lassitude. Ils pourraient être de petits aquariums, des brumisateurs, ou autres dispositifs thérapeutiques. Ces formes ont été développées au National Glass Centre à Sunderland dans le nord-est de l’Angleterre. C’est là qu’au VIIe siècle, le moine Benedict Biscop introduisit dans le pays l’art du verre, en recrutant des maîtres français pour réaliser les vitraux de son prieuré.

Bestiaire synthétique
Les masses prennent parfois l’allure de méduses. Le duo lituanien Pakui Hardware exploite le répertoire de la mystérieuse faune marine en invoquant la dégaine de la limule, cet incroyable arthropode à la réputation de fossile vivant, tant sa morphologie semble avoir peu évolué au cours des 150 derniers millions d’années. En l’occurrence, l’atelier Berlin Art Glass a réalisé un moule à partir d’un spécimen de l’animal, pour y souffler ensuite plusieurs tirages. Bien que le principe de la contre-forme consiste à garantir des rendus identiques, chaque exemplaire a ses propres spécificités notamment dues aux différences chimiques des colorations de la pâte. La viscosité du traitement permet par ailleurs de former des extensions rappelant des tentacules.

→ Publié dans la Revue de la Céramique et du Verre #227 Juillet-Août 2019