Auréoles d’éternité. Le silence des couronnes sétoises

La céramique est bien connue des lieux de sépulture, partageant sa substance avec la minéralité qui y règne. Et le ton définitif des sentences qui ponctuent ces endroits résonne forcément avec la pérennité de notre matériau, qui s’il n’est pas brisé, dure dans le temps. À Sète, une constellation de fascinants objets rehausse le Cimetière marin, le distinguant de tout autre.

Géométrie existentielle
Ce sont d’épais cercles jaunes que l’on aperçoit posés sur une tombe ou flanqués à une croix. Il y en a des dizaines. Beaucoup sont cassés. Qui sait combien ils étaient. La surface de ces anneaux s’affiche quadrillée, recouverte de boutons bombés, bien serrés. De loin, leur forme cosmique intrigue. De près, la qualité de leur traitement entretient la circonspection. Leur volume irréductible s’impose. De toute évidence, la boucle qu’ils dessinent traduit un cycle, voire une permanence sans début ni fin. On parle de tore, de ce type de solide de révolution qui dans l’espace euclidien, représente un tube courbé refermé sur lui-même. L’objet d’apparence minimaliste, tranche avec les traditions florales plus figuratives, et éveille une mathématique vertigineuse.

Mystère
Si tout le monde confirme qu’il s’agit là d’une spécialité locale, les indices sont rares pour pouvoir authentifier la coutume. Certains y voient la reproduction de bouées, hypothèse qui malgré une analogie plastique frontale et le sublime vis-à-vis maritime du site, semble peu probable car le cimetière n’est devenu « marin » qu’en 1945, en hommage à l’œuvre la plus célèbre de Paul Valéry qui y est inhumé. D’autres évoquent une référence à un coquillage, peut-être l’arapède.

Cousines lyonnaises
À court de documents sur la question, l’Office du tourisme nous redirige vers une coupure du Progrès Illustré datée du 29 novembre 1896. Celle-ci décrit amplement l’artisanat relatif à une production aux contours similaires, mais réalisée en perles de verre. Le journaliste y vante le ramage de la Maison Mazoyer installée à Lyon, dont les produits les plus en vogue sont façonnés à partir de billes de cristal vénitien. Leur palette chatoyante est suffisamment inventive pour imiter la diversité de la flore naturelle. Ces œillets sont pareillement sertis selon une densité proche des fameuses décorations compactes du Mont Saint-Clair. Une inspiration circula possiblement de pompes en pompes.

Belle Époque
Michel Cappetta, conservateur des cimetières sétois, réussit à nous éclairer davantage. Le goût pour ces couronnes funéraires relèverait d’une mode ayant duré une cinquantaine d’années. Une entreprise voisine de la nécropole, les fabriquait alors pour une clientèle prospère qui assumait la rupture avec un vocabulaire ordinaire, privilégiant les lignes épurées de ces élégants bouquets monochromes. Solaire, leur couleur confirmerait la thèse du mimosa. Quelques exceptions bleu violacé rappelleraient le myosotis. On devine quoiqu’il en soit sous l’émail homogène, de la porcelaine biscuitée. Et alors que ces cerceaux d’abondance fleurirent entre 1870 et 1920, ils se retrouvent principalement aujourd’hui sur des concessions abandonnées. Non restaurées, ces merveilles doucement disparaissent. À côté de l’une d’entre elles, résonne un épitaphe emprunté à Jean Cocteau : « Les poètes ne font que semblants d’être morts ».

Cimetière marin, 40, chemin du Cimetière marin, Sète (34) Tél. : 04 99 04 71 71

→ Publié dans la Revue de la Céramique et du Verre #230 Janvier-Février 2020