Le grès au sel, une alchimie d’Outre-Forêt

Aux confins de l’Alsace, une contrée est à juste titre dénommée l’Outre-Forêt. Il s’agit d’un territoire situé au-delà du domaine forestier de Haguenau dans l’extrême Nord-Est du Bas-Rhin, riche de part sa géologie en argile et en bois. Le relatif isolement de l’endroit a permis aux influences extérieures lorsqu’elles y parvenaient, de s’y développer tranquillement, et s’y perpétuer. Ayant contribué à la prospérité alsacienne, le grès au sel est pourtant aujourd’hui un savoir-faire qui se raréfie. Seuls cinq ateliers dans le village de Betschdorf où cette pratique a fleuri, produisent encore la fameuse poterie grise et bleue.

Des origines germaniques
Connue en Chine depuis plus d’un millénaire, la technique du grès au sel est apparue en Europe durant le Moyen-Âge et a été perfectionnée par les potiers de la région allemande du Westerwald (Rhénanie-Palatinat). Au XVIIIe siècle, Betschdorf dépendait des comtes de Hanau-Lichtenberg qui auraient incité ces artisans à traverser le Rhin pour s’implanter sur leurs terres afin d’en assurer le développement économique. Disposant des ressources nécessaires à leur installation, ces pionniers assurent une croissance exponentielle jusqu’à atteindre vers 1865 l’apogée de la production avec plus de cinquante fabricants actifs dans le village. Parmi eux se trouvent les ancêtres des familles Remmy et Schmitter qui œuvrent encore de nos jours sur place, et pérennisent ainsi depuis plus de dix générations cette tradition céramique.

Un usage alimentaire
Jeté dans le four à haute température en fin de cuisson, le sel permet la vitrification des pots. La chaleur va en effet séparer ses composants, et une réaction chimique s’opère à 1250°, alors que le sodium de sa molécule et la silice du grès fusionnent. Un vernis transparent et étanche se forme, propice à la conservation de la nourriture. Ainsi à Betschdorf, la poterie s’utilise pour la partie dite froide de la cuisine avec la préparation et le stockage des condiments, douceurs et boissons, tandis que l’on trouve à Soufflenheim, à une dizaine de kilomètre de l’autre côté de la forêt, de la vaisselle pour mitonner du chaud, terrines, Kougelhopf et Baeckeoffe, dans de la terre cuite vernissée relevant d’un tout autre façonnage.

Un décor caractéristique
La poterie de Betschdorf se distingue au premier coup d’œil par ses motifs bleus sur fond gris. L’argile est tournée à la main, puis sa décoration est incisée au stylet, collée en relief à la barbotine ou directement peinte au pinceau. La bichromie est obtenue par l’application d’oxyde de cobalt en solution. Le dessin suit les coutumes d’inspiration animale ou végétale. Le graphisme de cet azur intense produit un contraste séduisant sur la grisaille de la terre. Le tout est réalisé en monocuisson.

Un procédé contraignant
L’inconvénient dans cette recette qui fait sa singularité, est qu’elle attaque également les fours dont l’entretien demande beaucoup d’investissements. Et le commerce des ustensile ordinaires subit un déclin progressif au fil du XXe siècle, avec la concurrence de matériaux nouveaux. Les artisans s’éloignèrent ainsi de la rusticité de l’utilitaire pour s’orienter vers des créations plus fines et ornementées. Qu’ils soient issus des dynasties historiques du village ou arrivés il y a quelques décennies suite à des études artistiques, ils doivent aujourd’hui se réinventer pour perdurer, tout en transmettant le savoir-faire qu’ils détiennent. Certains sont soutenus pour cela par des labels tels que Potiers d’Alsace ou Entreprise du Patrimoine Vivant.

Merci à Matthieu Remmy, potier et président du Musée de la Poterie de Betschdorf

Musée de la Poterie, ouvert de Pâques à fin septembre, 2 rue de Kuhlendorf, Betschdorf (67) Tél. 03 88 54 48 07 http://www.betschdorf.com

Publié dans le numéro 224 Janvier Février 2019 de la Revue de la Céramique et du Verre