Jean-Jacques Dubernard

Entré comme apprenti à la Poterie des Chals à Roussillon (38), il y perpétue la pratique séculaire de la terre vernissée, qu’il aura portée d’un siècle à l’autre. La singularité de son atelier tient beaucoup au romantisme de l’endroit, inséparable du caractère de son propriétaire. Et une particularité unique distingue la rareté du lieu : ici on fabrique toujours sa terre.

En effet, dès l’arrivée sur le site, un grand bassin socle au premier plan, le corps de la Poterie habillée de verdure plus loin. C’est là que tout commence, une fois l’argile extraite de la nature. Jadis, il fallait la chercher dans les carrières. Aujourd’hui, ce sont directement des voisins qui l’offrent depuis leurs chantiers puisqu’en plein Pays Roussillonnais, il suffit de creuser pour trouver de la glaise rousse.

Conjonction des éléments
L’activité suivait traditionnellement le cycle des saisons, ainsi à l’automne on cuit, en hiver on tourne et au printemps on décore. Même si Jean-Jacques Dubernard use aujourd’hui du four, du tour et du contour indifféremment de ce calendrier, l’été reste le moment propice à la fabrication de la terre, nécessitant la complicité du soleil. Il faudra d’abord que l’argile soit bien sèche après avoir été grossièrement amoncelée au fil des mois. L’occasion aussi de recycler les déchets. Puis commence un ingénieux travail de lessivage. L’objectif est d’obtenir la matière le plus propre.

Filtre après filtre après filtre
Il s’agit de tamiser un maximum en éliminant progressivement les impuretés. Dans une première petite cuve, l’argile est noyée en une boue qui fait tomber les cailloux au fond. Elle passe ensuite dans un tambour qui par son mouvement centrifuge, essore les végétaux en périphérie. Enfin au bout d’une longue goulotte, un ultime barrage limite la teneur en sable en ralentissant le flux pour laisser là encore le temps aux grains les plus lourds, de s’abîmer dans ce dernier sas.

Gourmandise à grande échelle
Le fond du bassin est tapissé de briques, et comme le ferait le pâtissier pour ses moules à gâteaux, de la cendre de bois est saupoudrée pour éviter que cela ne colle. Au premier jour, le volume est rempli à ras, mais le lendemain, l’eau évaporée par la chaleur n’aura laissé qu’une maigre couche. L’opération est donc reconduite par trois fois. Environ une semaine plus tard, d’une simple branche de bambou, Jean-Jacques Dubernard trace un quadrillage en superficie, et l’action du soleil tranchera l’ensemble en suivant son dessin, découpé telle une immense tablette de chocolat.

De la lumière à l’obscurité
Les gros pains alors obtenus quittent le plein jour pour patienter dans la pénombre d’un local adjacent. Une gigantesque motte repose, avant d’être réhydratée puis passée par un malaxeur afin d’attendrir le matériau avant usage. Avec sa densité si spécifique et sa texture de velours, voilà la terre prête. En Chine, on dit que c’est le grand-père qui prépare la terre pour son petit-fils. Jean-Jacques Dubernard n’attend plus deux générations, et peut utiliser son produit dès l’année suivante.

Ultime convivialité
Bien-sûr, c’est l’événement à chaque fois. La famille fait le déplacement, et avec les amis, viennent désherber, bêcher, pelleter, et rigoler, boire et manger. Si personne ne peut vraiment affirmer qu’il est le dernier potier en France à préparer sa propre terre, Jean-Jacques Dubernard confie qu’il vient de le faire pour la dernière fois.

Poterie des Chals, 100 Montée des chals, Roussillon (38). Tél. : 04.74.29.54.40. http://www.poteriedeschals.fr

Publié dans le numéro 223 Novembre Décembre 2018 de la Revue de la Céramique et du Verre

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