Avatars

C’est l’une des premières opérations lorsque l’on s’inscrit sur une plate-forme en ligne. Il faut créer son profil, s’incarner dans le monde virtuel. De quoi réformer entièrement son identité. La façade que l’on offre aux autres s’affiche sous l’émail de l’écran. Une génération d’artistes à l’aise avec le numérique, multiplie les masques dans la lignée de signatures plus confirmées telles que Thomas Schütte ou Caroline Achaintre. Bien que des réglementations limitent aujourd’hui les fantaisies de l’auto-fiction, rien n’empêche superficiellement, de s’inventer un nouveau vernis.

Troubler la reconnaissance faciale
Jean-Marie Appriou travaille le verre, entre autres. De larges binocles accessoirisent ses bouilles. On s’y cache comme derrière des vitres teintées. Le regard, sa dissimulation, sa révélation, peut aussi être simplement réduit à une paire de grands yeux rouges, globuleux et incandescents. La matière vitreuse fascine davantage encore lorsqu’elle est traitée en masse compacte, bousculant les transparences laiteuses. Une suite entière de figures a été soufflée à partir d’une même matrice par l’Atelier Gamil à Pantin. L’expression du visage est alors inquisitrice, modelée selon les airs d’un jeune homme habité. Leur maniérisme tire les traits à l’extrême.

Maquiller les apparences
Clément Garcia – Le Gouez produit actuellement une mascarade exponentielle. Sa formation en arts appliqués l’a instruit quant au pouvoir des images. Sa production contribue ainsi à aiguiser le stylisme des choses. Ses séries de trombines sont façonnées à la plaque, posée sur une forme ovoïde neutre. Les visages sont ensuite déformés, exacerbant leur ambiguïté et leur tendresse. Il s’agit de désavouer les questions de goûts en faveur d’un intérêt pour la chair joufflue. L’ensemble répond parfaitement à l’intitulé fem mascs, affirmant un genre trouble. Il se voit fardé de poudres, plutôt qu’émaillé. Cette cosmétique épouse d’aimables contours anthropomorphes, dont les reflets nacrés décrédibilisent toute illusion. Les orbites vides auront quoiqu’il en soit éloigné les plus crédules. Les céramiques gisent abandonnées. Leur épiderme est glabre, déraisonnablement. Une certaine filiation les rapproche des bois polychromes de tradition médiévale. Contouring, highlight et blush rehaussent de leur anglicisme une carnation frôlant la déconfiture.

Publier sans filtre
Pia Camil manifeste une stratégie des apparences avec sa série Bust masks (2015-2016) dont les contours sont inspirés des présentoirs à bijoux. La joaillerie a ici disparu. Reste seulement une féminité stylisée, un support commercial standardisant la sensualité d’une nuque. L’artiste mexicaine insiste avec cette séduisante géométrie, sur le pouvoir de l’apparat même lorsque tout accessoire semble avoir été quitté.

Rayer les interfaces
Robert Aberdein nous propulse dans un rapport plus métaphysique à la figuration. Et précisément, il défigure. La distribution des éléments sur ses têtes ne suit pas l’ordonnancement d’une physionomie habituelle. Ni leur texture. La rugosité apparente relève davantage de la roche volcanique que de la peau de pêche. Ainsi elles agressent par leur état en devenir. Le spectateur doit rester incertain quand à leur stade de finition, en pleine croissance ou en totale décrépitude. Des trous béants en guise de minois, posent plus de questions qu’ils ne donnent de réponses.

Configurer ses identifiants
Florent Dubois donne à ses céramiques des titres comme des prénoms. Au sein de la population grandissante qu’elles constituent, chaque faciès vient formuler un état de l’inépuisable registre des expressions du vivant. Ses bibelots ont du caractère. Formes creuses, elles sont des esprits frappeurs ayant temporairement élu domicile dans une coque d’argile, avant d’en posséder une autre. Toutes endossent des mimiques pour mieux jouer les comédiennes, campant des affections fluctuantes, immortalisées dans la terre muette et figée. Le costume devrait permettre l’exubérance. Souvent dotés de becs et d’anses, les objets flirtent avec le vocabulaire péjoratif de l’attrape-poussière. Recouvrir, cacher, déguiser ou encore tromper permettent d’exister un instant, en se faisant connaître ou au contraire en cherchant à ne pas être reconnu. Gloire et anonymat cristallisent les désirs ambivalents qui sont en jeu sur la toile. Imbibé de narcissisme, le théâtre social des réseaux devient un vaste bal masqué. Et pour des cruches, partager du contenu est un comble.

Publié dans le numéro 223 Novembre Décembre 2018 de la Revue de la Céramique et du Verre

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