Portrait de Phillip King

L’ivresse du lointain

Philip King ose bousculer son image en révélant un pan inédit de son travail, principalement identifié pour ses sculptures imposantes en métal, bois ou plastique toujours peintes et d’obédience plutôt pop. Fin 2017, à l’occasion de sa seconde exposition personnelle à la Galerie Thomas Dane qui le représente à Londres, c’est une trentaine de céramiques sobres et rugueuses qui dressaient leurs silhouettes comme une armée d’amphores tronquées en plein Mayfair.

Malgré un lien viscéral avec la France puisque sa mère en était originaire, il y a peu exposé. Une monographie au Musée des Beaux-Arts André Malraux du Havre en 1993, puis vingt ans plus tard au Consortium de Dijon. L’année passée, c’est la Galerie Lelong qui lui consacra une exposition personnelle à Paris, ce qui n’avait pas eu lieu depuis 1968 avec la Galerie Yvon Lambert. Phillip King est pourtant collectionné par d’importantes institutions à travers le globe. Élève d’Anthony Caro puis assistant d’Henry Moore, il s’inscrit lui-même dans la filiation de la sculpture anglaise en ayant été le professeur de Richard Long. Une suite de ruptures caractérise cette Histoire qui délaisse successivement la figuration, le socle et le matériau noble. Phillip King, britannique né en 1934, a bien regardé ces éléments du classicisme, au Louvre dont il est un visiteur régulier, et en Grèce où il effectua un fameux voyage d’où découlèrent ses premières pièces abstraites dès 1961. L’architecture et la géométrie demeurent depuis, des bases récurrentes dans le développement de ses volumes.

C’est en résidence au Japon que le sculpteur se lance sérieusement dans le travail de la terre à la fin des années 1980. Il y découvre la période Jōmon, cette poterie la plus ancienne du pays et peut-être du monde. La parenthèse au sein d’une carrière de plus de soixante ans maintenant, contraste avec l’habituelle palette vive et l’échelle monumentale. Ocre et modeste, cette nouvelle vaisselle emprunte son mutisme aux déserts de sable. Apprendre que Phillip King a grandi sur le littoral tunisien peut nous éclairer cette fois. Il passe son enfance à modeler de l’argile, à jouer dans les ruines de Carthage et à fouler les sols brûlants d’Afrique du Nord. Dans une grande partie du pourtour méditerranéen et au-delà encore, tout se construit en adobe, ces briques de terre crue séchées au soleil. L’artiste agglomère références et souvenirs à une simplicité moderniste pour aboutir à une collection d’objets frôlant l’utilitaire et délibérément sans usage.

Loin de la fête bariolée et du bavardage des textures, seule la glaise persiste, non-émaillée, évidente, irréductible, nue. Phillip King expérimente constamment en ajoutant de la fibre de verre et de la pâte à papier afin d’étendre les possibilités du matériau. Ses céramiques s’accordent au désir persistant de découper l’enveloppe de ses œuvres pour les ouvrir afin de comprendre leur densité. Il s’agit de révéler la profondeur derrière le surface. Le cône, solide caractéristique de toute sa production, ne s’affiche pas de manière flagrante mais intervient dans le détail des compositions. Ainsi la rotation qu’implique son modelé appelle directement le façonnage du potier. Ce cinétisme des formes qui se répètent et se transforment d’une jarre à l’autre, fait naître un envoûtant vertige.

Publié page 42 du numéro 221 Juillet Août 2018 de la Revue de la Céramique et du Verre

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