Portrait de Henry Cros

Ex antiqua arte restituta

En latin de toute évidence, l’aphorisme apparaît sur le revers d’un plat daté de 1907, année de la mort de son auteur. La sentence résonne alors comme une épitaphe résumant l’œuvre d’une personnalité fascinée par les temps anciens, par leurs motifs autant que leurs techniques. Expérimentateur inventif, Henry Cros actualise sa vision de l’Antiquité au sein d’un siècle imbibé de symbolisme, qu’il façonne dans des terres et des verres aux formules ancestrales.

Henry Cros naît dans l’Aude en 1840, fils de philosophe, petit-fils de grammairien et frère de scientifiques poètes. Cette famille érudite socle un goût pour la découverte, que l’homme aura développé à l’extrême ce qui en fait une distinction auprès de ses admirateurs, et son défaut pour certains experts. À trop toucher à tout, son papillonnage semble le désintéresser des obstinations parfois nécessaires à l’aboutissement d’une technique, préférant embrasser un maximum de tentations et tentatives. Sa cuisine peut l’amener à des inachevés ou des ratés. Ainsi, aucune grande exposition ne lui a encore été consacrée. Saluons cependant une présentation substantielle du Petit Palais en 2009 qui donna à voir un panorama de sa production. Conservant aujourd’hui 142 items de sa signature, l’institution a progressivement enrichi un ensemble représentatif de l’artiste initié par la Donation Zoubaloff. C’est aujourd’hui dans ses sous-sols qu’une partie de ce trésor est visible, et sinon au sein de collections parisiennes des Arts Décoratifs et d’Orsay, ou à Dijon, Avignon, Limoges, Soissons et bien-sûr Narbonne.

Si l’artiste est enivré par la mythologie grecque à en voir les divinités, amazones et centaures qui peuplent son iconographie, il ne l’envisage qu’en considérant les savoir-faire de cette civilisation. Il a ainsi ressuscité un procédé de peinture à l’encaustique d’après les descriptions de Pline l’Ancien et réhabilité la mise au point de de la pâte de verre utilisée selon lui par les Athéniens. C’est une même plasticité, de différents degrés de viscosité avec la cire, le grès puis la verrerie, qu’Henry Cros aime à travailler. En cette diversité de matériaux, il développe sa passion pour la polychromie. Celle-ci est traitée avec une grande finesse, affirmant des flous et des teintes fabuleuses dont le rendu sert la rêverie qu’elles expriment. Les couleurs semblent farder les surfaces minérales. Sa créativité contribue à passer du goût préraphaélite à un style Art Nouveau en modernisant les idéaux classiques.

Bien qu’on lui reproche son ardeur pour le passé, il faut savoir que sa fantaisie fut vénérée par les auteurs de son temps tels que Joris-Karl Huysmans, et même Auguste Rodin qui en fait l’éloge. Avec l’Apothéose de Victor Hugo qui lui fut commandé pour l’inauguration du musée éponyme, Henry Cros représente l’écrivain monté sur Pégase, tourné vers l’aurore, avec Théthys ou Castalie, la Muse, le Génie, la Pensée et les Rimes décrites comme deux sœurs se tenant la main. Son originalité de l’empêcha pas de finir sa carrière dans les prestigieux ateliers de la Manufacture de Sèvres. Avec ses nombreuses allégories, Henry Cros fait plus que fabuler l’Antiquité, il la réveille. Son imagination s’incarne alors simplement « d’après une technique antique retrouvée ».

Publié page 44 du numéro 221 Juillet Août 2018 de la Revue de la Céramique et du Verre

Merci pour sa complicité à Dominique Morel, Conservateur général chargé des collections d’objets d’art XIXe-XXe au Petit Palais, Paris

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