Portrait de Jordan Derrien

La main chaude est un jeu d’enfants consistant à superposer ses menottes droites puis gauches à plat, en un feuilleté de chairs. Celle du dessous vient retrouver le sommet de la pile, et ainsi du suite jusqu’à épuisement ou ennui. Une autre règle veut qu’une fois un certain chiffre atteint, une dispersion s’opère pour éviter l’ultime coup du dessus. Dans tous les cas, une chaleur commune naît de tant de contacts. Les frictions conservent voire augmentent la température des paumes, donnant aux participants euphoriques, l’impression d’une boule d’énergie à préserver. Au temps de la marine à voile, c’était également un divertissement de matelots.

Jordan Derrien vexe l’idée classique d’une sculpture ascendante. Face à l’érection victorieuse, c’est la réalité de la pesanteur qu’il célèbre au contraire. Sans aller jusqu’au flasque, c’est ce semi-mou cher aux exploits du Kamasutra, qui lui permet de multiplier ses configurations. Vous savez, quand c’est fini et qu’on en veut encore. Cette langueur chérit une temporalité assez intempestive, loin des assauts obligés. Du matelas à la baignoire, les objets que l’artiste cherche et trouve, impliquent toute position non dressée. Les corps se relâchent. Les surfaces se flétrissent. Leur moiteur, leur tiédeur, se distinguent par un caractère mitigé, ni franc ni vigoureux. Non pas que tout s’avachisse. Il s’agit de déterminer une structure à contrarier, une action à troubler. Cette résistance demande autant d’efforts au moins, que ceux propres à la culture physique du bâtisseur. Encore des flots de transpiration en perspective.

La main chaude est celle de quelqu’un, lorsqu’elle est sèche, qui sait se contrôler. Imperturbable, prévoyant, il se sent responsable de soi et des autres. Si elle est froide et sèche, c’est un introspectif, qui analyse le monde et les gens, qui sait conseiller les autres, mais a du mal à s’engager, à entrer dans l’action. La main chaude et humide dénote une personnalité spontanée, optimiste, qui recherche la compagnie des autres et compte sur sa chance. Enfin, si la main est froide et humide, il faut s’attendre à une personne calme, méthodique, qui ne remet pas en cause l’ordre établi et qui, dans un groupe, apporte sérénité et bienveillance.

Jordan Derrien mâche son papier. Ce principe imagé relève d’une régulière mastication afin d’obtenir la meilleure des pâtes. Techniquement, la salive lubrifie les fibres. C’est une humeur aux nombreux pouvoirs. Outre sa fonction essentielle à l’entrée du circuit digestif, la permanence de sa présence assure à la bouche, une santé et une performance optimales. Un humain sécrète quotidiennement 1 à 2 litres de bave, déglutie par réflexe. Si les postillons importunent tout interlocuteur, les glaires tièdes peuvent marquer plus frontalement encore la soumission voire l’humiliation. Les sucs buccaux véhiculent au-delà d’une hiérarchie des rôles, un nombre vertigineux de bactéries, pour le pire et le meilleur. Ainsi un couple qui s’embrasse durant dix secondes avec la langue, s’en échangent 80 millions. A une fréquence de neuf baisers français par jour, leurs salives finiraient identiques, facilitant ainsi l’ingestion d’une même nourriture ou la résistance aux mêmes infections.

La main chaude est un tableau signé par Jean-Honoré Fragonard, qui trouva bon de portraiturer un tel badinage. Le règlement adulte diverge, même s’il est toujours question de paluches. Les joueurs désignent coupables et victimes, proies et assaillants. Les postérieurs s’offrent. Les yeux se ferment. Les mâchoires se lovent dans les bas-ventres. Sans intérêt tactique majeur, cette amusement semble surtout échauffer la clique, à moins que sa représentation galante ne soit que pure métaphore d’une orgie en plein-air. L’absence de verticales rigides dans cette composition d’un format pourtant dit « à la française », y est manifeste.

Publié dans la revue Initiales #11 IG lancée le lundi 28 mai 2018 à 19 h à la Fondation d’entreprise Ricard à Paris et le mercredi 6 juin 2018 à 18h30 au Musée d’art contemporain à Lyon

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