Portrait de Mireille Blanc

Mireille Blanc peint l’image des images. Dans son atelier, sur de la toile libre et vierge grossièrement découpée puis agrafée au mur, des rectangles se remplissent de couleurs. L’application passe essentiellement par de l’huile posée au pinceau, parfois augmentée d’autres ajouts indirects. L’onctuosité de la touche est devenue caractéristique. Et autour de la zone envisagée, des marques s’accumulent en constellation et semblent s’animer en orbite. Surplus de matière. Essais chromatiques. Ces marges techniques sont un espace intermédiaire entre la palette et l’œuvre. La mise en forme du tableau finira souvent par anéantir de tels témoignages dans des replis invisibles ou des chutes abandonnées. Des chiffons gisent au sol. Un chien respire dans un coin. Ces détails se retrouveront peut-être un jour eux-même portraiturés en de futures pièces, pourvu que quelqu’un les immortalise. Tout se resserre. Pendrillons sur scène. Œillères d’une monture. Diaphragme d’un appareil optique. Il s’agit de diriger le regard et d’affirmer les visées. Par ses cadrages extrêmes, l’artiste excite un art du liseré, cette méticulosité du bord. Elle manifeste le fragment pour prescription et parvient à statuer, à statufier. C’est le châssis qui opère en ultime couperet de ses peintures.

Mireille Blanc imagine des épaisseurs sentimentales. Elle apporte cette mesure ne relevant pas tant de la profondeur, que d’une autre impression encore. Ni troisième, ni quatrième, voilà une dimension qui échappe à l’énumération. Sa pratique aiguise des moyens picturaux pour révéler la réalité de clichés amateurs, de clichés aimés. L’infante des eighties grandit dans une époque voyant l’utilisation de la photo déjà bien démocratisée, scandée par l’attente du développement, les régulières aberrations du tirage et la surprise du moment retrouvé en feuilletant les albums. Puis d’un siècle à l’autre, tout cela s’est dilué dans l’instantanéité des stimuli électroniques. C’est donc l’usage voire l’usure qui se retrouve au cœur d’une production imprégnée par la matérialité des souvenirs, brouillés par un reflet, rognés par une encoche, coupés par une bordure. La photographie argentique reprise à son tour par l’outil numérique intervient très tôt dans le présent processus. Bien que tamisant inlassablement le monde, tout vestige ne déclenche pas chez l’artiste un désir de peindre. Ce qui doit être représenté s’impose. Et c’est dans un matériau familier voire familial que se débite la pellicule des images.

Mireille Blanc voile nécessairement ses surfaces. Ses tableaux se distinguent par ce film infime, lorsqu’il ne s’agit pas d’un feuilleté plus sophistiqué, qui nous séparent toujours de ce que l’on croit y identifier. Custode ou courtine. Banne ou cantonnière. Tablier ou brises-bise. Nombreux sont les termes pour qualifier selon des domaines spécifiques, cet écran faisant office d’opercule entre deux mondes. Il s’en passe derrière les devantures. Et l’étoffe permet de plisser la perception des choses. Sa sensibilité proclame les stigmates de l’artificialité Elle leur attribue une texture propre, une sensation tangible. Cette prégnance conduit une conscience des mécanismes de la représentation et des multiples détours et truchements qu’elle exige. Il y a constamment plus d’obstacles visuels qui nous éloignent des sources. Dans une maison, les voilages insolées durant des décennies gardent l’empreinte des contours des fenêtres, des bibelots qui patientent par là et qui sait, de la vue sur laquelle elles donnent. Photogrammes sauvages. Au-delà de la fertile métaphore, la peintre chérit les tentures et autres broderies décoratives en tant que motif. Leur dessin, suranné de préférence, assure par l’entremise d’un paysage figuré ou d’entrelacs complexes, une couche supplémentaire au sein de cette cuisine ophtalmologique. De quoi accentuer les stratégies d’apparition et de dissimulation permises par le jeu des rideaux.

Revêtements, mémoires, confidences.

Publié le 14 avril 2018 dans le catalogue Œuvres/Works 2011-2018 aux éditions Sunset

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