Studio visit – Éviter l’exhibition

Dès leur premier numéro, Charlotte & Emmanuelle m’ont invité à rédiger une série de visites d’atelier. Il s’agissait de trouver une langue pour partager ce moment de dévoilement, tout en contournant l’obscénité de sa représentation frontale. Trop souvent en effet, le visuel frôle le pornographique, figurant l’artiste offert, barbouillé de fluides, des outils oblongs en main, saisi en plein effort, abandonné au milieu de l’image.

Le mot, le texte, semblent alors apporter une distance opportune pour publier autre chose qu’un immédiat voyeurisme de l’œil.

L’atelier est davantage une cuisine ou une salle de bain, qu’un salon. En tant qu’invité, c’est l’endroit où l’on pénètre en s’excusant. C’est cette gêne originelle qu’il s’agit de désamorcer.

L’exercice est incontournable. Et l’artiste autant que l’auteur doivent finir par trouver un équilibre entre ce que veut montrer l’un et ce que veut trouver l’autre. Cette stabilité peut mettre du temps à se mettre en place. Parfois même, elle n’arrive jamais. Aucune baronne je crois, n’a encore écrit un manuel de savoir-vivre, un recueil des usages du monde en situation d’atelier. Doit-on arriver avec des fleurs ? Faut-il accepter ce café froid servi dans une tasse utilisée pour pour diluer de la térébenthine ? Que faire de sa veste pour limiter les dégâts sur le textile ? L’artiste veut-il de l’aide pour déplacer ces grands formats ?

Que ce soit à l’Académie américaine à Rome, dans un appartement à Prague, un entrepôt à Mumbai, en résidence à Marseille, dans une cave à Paris ou un garage à Londres, les règles restent à chaque fois à renégocier. Nous sommes bien là, à l’opposé d’une exposition. Les choses sont posées dans l’espace selon un système non pas ouvert vers les autres, mais resserré autour d’un individu. Pour une heure environ, il faudra s’y ménager une place, générer un échange et le traduire pour une audience. L’objet consiste alors à révéler quelque chose de ce lieu centripète, en respectant ce qui empêche d’en faire sortir quoique ce soit, c’est-à-dire à peu près tout.

Lu lors du lancement de Code South Way #3 le jeudi 8 juin 2017 à la Fondation Ricard à Paris

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