Entretien avec Samara Scott

L’artiste n’est pas une machine. L’atelier n’est pas une usine. Pourtant, une productivité, disons une générosité, caractérise ton travail. Difficile d’assumer la pénibilité comme critère de qualité. Peux-tu développer ton rapport au labeur ?
C’est comme courir, il faut donner à son corps un rythme artificiel qui le fera suer. Se dépenser, c’est produire. Il faut extraire, c’est très physique. Toujours, cette urgence : je dois faire ça, là, maintenant, tout de suite. Je suis dans une rapidité d’exécution, créer est un besoin irrépressible que je soulage dans l’immédiateté. Face à cette impatience, mon travail demande aussi beaucoup de moments de frustration et d’ennui. Tout n’arrive pas forcément quand je le veux.

Ton atelier témoigne d’une méthodologie très organique. Te sens-tu maître des éléments que tu compiles, ou au contraire plutôt ouvrière de ce que ces choses te dictent ?
Il y a conversation. C’est vraiment un échange égalitaire qui se met en place avec mon matériel. Je ne fais pas de Vaudou, mais je crois en une forme de chamanisme. Il y a aujourd’hui de nouveaux rituels, des pratiques magiques. En bousculant la matière, je produis de l’étrangeté. Mes flaques, ce sont des potions, des élixirs. J’ai besoin du chaos autour de moi. Toutes ces choses sont chargées d’énergie.

Cette résidence et l’exposition qui la clôture, est ton premier projet en France. Qu’est-ce qui t’a intrigué en découvrant notre paysage ?
Je viens justement d’envoyer un email à une amie et je lui décrivais à la fois le panorama incroyable du Rhône au bord duquel je travaille, et les odeurs dégueulasses des usines de chimie. Les deux sont très présents quand j’ouvre la fenêtre. L’exposition Raffineries parle vraiment de ça, il faut à la fois de la joie et de la violence, bling-bling et crasse, c’est optimiste et toxique.

Quels sont les caractéristiques du précieux ?
Ma réponse sera très cynique. Je ne crois pas au précieux. C’est une valeur façonnée pour vendre, une manipulation du désir. Toutes ces choses brillantes, j’en suis la première victime. Les merdes Disney, je les veux moi aussi. Ça va te sembler être des conneries hippies, mais faut pas oublier que la plus chère des vodka, et une putain de pomme de terre, c’est pareil, c’est la même matière. Et j’arrive pas à croire que même mon ordinateur, il est fait d’animaux morts. Tout n’est que crotte de dinosaures. Cela vient de la terre. Et j’ai mis de la boue sur mes œuvres, de la boue prise au bord de la rivière.

Dans la zone industrielle de l’autre côté du canal, il y a une entreprise qui affiche le slogan «La renaissance de la matière ».
Oui c’est un truisme, l’artiste transforme. Je vois tout ça comme un immense système digestif. C’est un grand cycle, gouverné par des principes gastriques. La salive, c’est un élément très important. Il faut comprendre que mon corps est partout dans mon travail. Il y a mes empreintes sur tout, j’utilise peu d’outils, mes doigts sont mes pinceaux. J’ai une manière de fonctionner très liquide, parfois ça coule, parfois cela déborde. En même temps rien n’est limpide. Mes amis me surnomment Méandres. Je ne suis pas une intellectuelle, je suis un animal. Et j’ai faim.

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